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Joan CAVAILLON GIOMI , Doctorant, Université de Provence, UMR Telemme
Les libraires et la diffusion de la presse à Madrid à la fin du XVIIIe siècle
Résumé

Cet article, qui se veut une contribution à l'étude des relations structurelles entre la presse périodique et les livres au XVIII ème siècle, aborde successivement, pour ce qui est de Madrid : le rôle de la presse dans la diffusion des livres par le biais des annonces ; l'état des librairies madrilènes en ce qui concerne le commerce des livres ; les différents centres de production de la presse et sa diffusion par les libraires dans toute la ville.

Extracto

Este artículo pretende ser una contribución al estudio de las relaciones estructurales entre prensa periódica y libros en el siglo XVIII. Por lo tanto, aborda sucesivamente, por lo que se refiere a Madrid : el papel de la prensa en la difusión de los libros por los anuncios; el estado de la librería madrileña por lo que se refiere al comercio de libros; los distintos centros de producción de la prensa y la difusión de esta por los libreros en toda la ciudad.

Abstract

This article, which aims at being a contribution to the study of structural relations between the periodical press and books in the XVIII th century, tackles one after the other and as far as Madrid is concerned, the role of the press in the distribution of books via advertisements, and the state of Madrid's bookshops concerning the book trading industry, the different centres of press production and citywide distribution by bookshops.

Texte intégral

INTRODUCTION

Les ouvrages édités au XVI ème siècle étaient d'une indéniable qualité. En revanche, il n'en fut rien pour ceux qui virent le jour sur les presses espagnoles au XVII ème , puisque les piètres impressions réalisées interdirent à des auteurs comme Cervantès, Lope de Vega ou encore Quevedo de voir leurs œuvres dignement imprimées 1 alors que ce siècle était considéré comme le plus brillant de la littérature. Il fallut attendre le milieu du siècle des Lumières pour que l'industrie éditoriale subisse des transformations :

« En premier lieu ce qui attire l'attention en ayant entre les mains des livres édités à différentes époques du XVIII e siècle est la continuelle évolution dans l'amélioration de l'industrie éditoriale. L'impression est de très mauvaise qualité au début du siècle, les caractères sont usés, écrasés par l'utilisation, sans variation ni aucune rénovation. Il n'y a pas dans les entreprises la moindre inquiétude pour la modernisation, en opposition avec les célèbres éditions de l'italien Bodoni, par exemple» 2 .

Toutefois ces progrès et ces avancées techniques réalisés en matière d'impression relevaient d'une incontestable politique éditoriale mise en place par Charles III. En effet, tout au long de son règne, il ne cessa de développer les arts typographiques. D'une part, en 1763, il chargea le catalan Eudaldo Paradell de rénover la typographie employée pour rendre plus aisée la lecture en s'inspirant des meilleurs modèles européens 3 . D'autre part, dans les années 80, il développa de façon considérable l'industrie du papier (notamment en Catalogne) pour ne plus l'importer de Hollande comme cela était jusqu'alors le cas lorsque l'Espagne voulait imprimer sur des feuilles de bien meilleure qualité que celles qu'elle produisait 4 . A cette époque les ouvrages édités dans la Péninsule purent rivaliser avec les éditions réalisées dans le reste de l'Europe. Encourager le développement de la librairie, art et négoce à la fois, revenait à « développer une branche de commerce particulier, donner de l'ouvrage à un ensemble de corps de métier : art du papier, de la typographie, de la reliure, diffuseurs et revendeurs, sans même parler des auteurs » 5 . Ce que le gouvernement eut vite compris lorsqu'il voulut relancer l'économie du pays mais dont il eut aussitôt fait « d'apprécier les pesanteurs dont elle pâtissait » 6 .

Outre cet aspect économique, l'essor de l'industrie du livre en Espagne revêtait d'autres enjeux. Notamment celui de mettre en avant sa production livresque pour faire face aux critiques acerbes émanant de l'étranger et tout particulièrement de France. Effectivement, dès 1721, Montesquieu, dans ses Lettres persanes, soutenait que le seul livre espagnol emprunt d'esprit et de bon sens était Don Quichotte 7 . Puis en 1782, ce fut, ce qu'il est convenu d'appeler, l'affaire Nicolas Masson de Morvilliers qui agita l'Espagne. Avec son article intitulé « Espagne » paru dans l' Encyclopédie méthodique du libraire Panckoucke, celui-ci provoqua une vive polémique dans toute la Péninsule avec sa phrase assassine « Que doit-on à l'Espagne ? Et depuis deux siècles, depuis quatre, depuis dix, qu'a-t-elle fait pour l'Europe ? ». L'Espagne devait réagir. Pour faire démentir ses détracteurs, il était urgent qu'elle dévoilât son patrimoine culturel et qu'elle s'érigeât en vitrine de la République des Lettres.

Ainsi, de nombreux hommes de lettres, à l'image de Juan Pablo Forner, qui sur ordre du Premier Secrétaire d'Etat Floridablanca rédigea son Oración apologética por la España y su mérito literario en 1786 en réponse au Français, s'engagèrent dans la bataille pour défendre leur patrie. Mais loin d'être les seuls à participer à cette entreprise, nombre de rédacteurs de périodiques de cette fin de siècle leur emboîtèrent le pas. Désireux de servir la nation et de faire que leur journal soit utile, ils n'hésitèrent pas à mettre en avant dans les pages de leur publication la production littéraire nationale en ayant recours aux annonces de librairie. En effet, il s'agissait de diffuser à un public le plus large possible l'ensemble des écrits. Et, la presse périodique, qui avait obtenu ses titres de noblesse à partir de 1781, possédait de nombreux lecteurs disséminés dans toute l'Espagne et même à l'étranger grâce au système de la souscription 8 . Elle fut donc en tout état de cause l'un des moyens employés pour mettre en valeur les lettres espagnoles. Par ailleurs, cette publicité des livres se révéla à bien des égards beaucoup plus efficace que certains catalogues édités par les maisons d'édition à l'attention des libraires et des particuliers 9 ou encore que les affiches publiques collées au coin des rues mais dont on oubliait facilement le titre des œuvres signalées de même que le nom de leurs auteurs ou de leurs traducteurs 10 .

En conséquence, nombre de publicistes madrilènes qui se lancèrent dans l'aventure journalistique à la fin du XVIII ème siècle ne cessèrent de multiplier les annonces de librairie dans les pages de leur périodique. Une aubaine pour les professionnels du livre (libraires et imprimeurs) qui pouvaient aisément faire état de ce qu'ils possédaient en magasin dans les pages de ces journaux.

I ­ LA PRESSE AU SERVICE DES PROFESSIONNELS DU LIVRE

1 ­ Les annonces de librairie : origine, rôle et modalités de publication

Diffuser les dernières avancées scientifiques et techniques, développer les arts et encourager la littérature était devenu le credo de cette fin de siècle. Et les livres, en tout premier lieu, servaient ces objectifs. En effet, considérés comme le premier vecteur de diffusion des Lumières en Espagne, pour obtenir l'imprimatur délivré par le Conseil de Castille et nécessaire à leur impression, ils devaient revêtir un caractère utile 11 . Toutefois pour atteindre l'effet escompté, ces ouvrages devaient être connus du public. Ainsi, la presse, par le biais des annonces de librairie, allait largement se faire l'écho des dernières nouveautés bibliographiques. Ces annonces de livres comportaient donc tous les éléments essentiels pour que le lecteur puisse prendre connaissance de l'œuvre. Le titre ainsi que les noms de l'auteur et/ou du traducteur étaient mentionnés. De même que divers renseignements tels que le format de la publication, les prix établis en fonction de la reliure, les lieux de vente et parfois, en fonction du périodique dans lequel l'annonce paraissait, des commentaires plus ou moins circonstanciés voire le nombre de pages et la maison d'édition.

Néanmoins, le recours à cette forme de publicité, qui ne cessa d'augmenter tout au long de la centurie et qui se généralisa surtout à partir de la seconde moitié du siècle de la Raison, avait eu ses origines à la fin du siècle antérieur. Effectivement, « cette pratique publicitaire, qui apparut timidement à la fin du XVII ème siècle, en 1697, se fit plus fréquente durant les premières décennies du suivant ; déjà à partir de 1719, avec les Lumières, ces annonces furent très abondantes et détaillées » 12 . Ainsi dans la Gaceta de Madrid, elles furent publiées dès 1711 13 et leur nombre ne cessa d'augmenter tout au long de la centurie 14 . Le rédacteur du Mercurio histórico y político, quant à lui, en édita dès son deuxième numéro du mois de février 1738 en expliquant que :

« Dans la supposition où les présents Mercures seraient diffusés dans toute l'Espagne, on m'a demandé, pour promouvoir la curiosité littéraire, que j'y mentionne les livres qui ont été publiés, et qui correspondront désormais au mois de leur publication » 15 .

Dès le début du XVIII ème siècle, les publicistes répondaient donc aux attentes des lecteurs désireux de se tenir informés de la production littéraire dans la Péninsule.

En avançant dans la centurie, les annonces de librairie allaient jouer un rôle indéniable en matière de diffusion des imprimés dans toute l'Espagne. Et certains rédacteurs de périodiques de la fin du siècle, à l'image de Pedro Pablo Trullench et de Joaquín Ezquerra, fondateurs du Memorial literario 16 , allaient vanter avec force leur mérite aussi bien pour la nation que pour le public et les professionnels des livres 17 . Effectivement, avec toutes les informations qu'elles renfermaient sur les ouvrages proposés, ces annonces de livres permettaient aux lecteurs de l'époque de se tenir au fait de l'actualité littéraire, mais aussi de savoir où se procurer ces œuvres et même de prendre connaissance de leur contenu. De même, elles sont de nos jours pour les chercheurs la « meilleure source ancienne dont ils disposent » pour obtenir des informations sur les lectures des Espagnols et prendre connaissance des diverses publications qui virent le jour au XVIII ème siècle 18 . En outre, leur étude permet aussi de découvrir de nouveaux ouvrages, de pouvoir retracer la trajectoire d'une œuvre et nous renseigne activement sur l'industrie de l'imprimerie et sur l'activité des libraires.

En plus de l'incontestable utilité des annonces de livres en tant que sources bibliographiques, leur parution relevait d'une véritable politique éditoriale mise en place par les rédacteurs des périodiques ou par le gouvernement comme cela fut le cas pour la Gaceta de Madrid. Cette dernière, porte-parole du pouvoir en place depuis son passage aux mains de la Secrétairerie d'Etat en 1762, ne changea en aucun cas la gratuité de parution des annonces de librairie. Ainsi, les rédacteurs précisaient, entre autres avantages pour les lecteurs, aux dépositaires de ces annonces tels que « les Auteurs d'Œuvres Littéraires, et les Imprimeurs » qu'ils bénéficieraient « de celui de ne plus contribuer avec un exemplaire, pour qu'ils soient publiés, comme cela était le cas jusqu'alors, puisque cela sera fait gratuitement » 19 . Bien que la Gaceta fût consacrée à l'actualité politique nationale et internationale, la présence des annonces de libraire démontre que la Couronne n'était pas insensible au monde de l'édition. Mais plus encore, en tant qu'organe de l'Etat, ce journal s'inscrivait dans la lignée d'une politique de propagation et de vulgarisation des idées, par le biais des livres, que le pouvoir avait lui-même mise en place. Par ailleurs, grâce à ses nombreuses annonces de livres, ce bi-hebdomadaire fut considéré pour les lecteurs de l'époque comme étant « le meilleur organe d'information bibliographique qui existait en Espagne » 20 .

Le Diario de Madrid 21 , quant à lui, avait un tout autre but. En effet, depuis sa parution en 1758, Francisco Mariano Nipho (son fondateur) avait mis un point d'honneur à mettre la seconde partie de son quotidien au service de la population madrilène, et ce, de façon totalement gratuite 22 . De fait, toute personne qui avait, pour reprendre son expression, « quelque chose à faire savoir au public » pourrait s'adresser à lui en lui remettant une note dans laquelle serait mentionnée l'information 23 . Cependant, pour paraître, ces annonces devaient être en rapport avec des thèmes culturels ou économiques. Les professionnels du livre n'hésitèrent pas à s'appuyer sur ce périodique pour faire connaître au public les dernières nouveautés en matière d'impression. Et la formule choisie atteste d'un véritable succès. Effectivement, lorsque le Diario de Madrid revoit le jour en 1786 après cinq ans d'absence, le nouveau rédacteur, Jacques Thévin, se voit dans l'obligation de réitérer la marche à suivre pour la publication des annonces, avec tout de même quelques changements (boîtes disséminées dans Madrid pour récupérer les billets et heures précises de levées) 24 ainsi qu'une mention spéciale pour la librairie :

« Ceux qui publieront une œuvre pourront aussi communiquer son titre par ce moyen, s'ils ne le font pas par le biais des affiches habituelles ; en l'accompagnant s'ils le désirent d'une analyse pour que le Public connaisse mieux sa nature et son utilité » 25 .

Cette mise au point, qui avait été faite pour éviter toute plainte d'un dépositaire mécontent de ne pas voir paraître son annonce dans le quotidien au moment voulu, met en évidence d'une part, l'envoi régulier d'annonces par la population et, d'autre part, leur utilité. Utilité qui avait par ailleurs permit à Nipho d'obtenir la licence nécessaire pour éditer le journal 26 mais aussi, en tant que journal privé, de survivre à la Real Orden du 24 février 1791 interdisant la publication de tous les périodiques exception faite des officiels, même s'il fut réduit pour un temps à ne publier que la rubrique consacrée aux petites annonces. Faisant ainsi la part belle aux annonces de librairie, ses rédacteurs successifs avaient donc mis, depuis ses débuts, un point d'honneur à faire de ce périodique un instrument au service des marchands de livres et par conséquent du « commerce littéraire » 27 .

Désireux plus que tout autre chose de mettre en avant les lettres espagnoles, les rédacteurs du Memorial literario n'étaient pas loin de partager ces objectifs. Mais ces derniers, peu enclins à mettre en péril la publication de leur journal face à une censure qui se faisait de plus en plus sévère face à ce type d'imprimés, ne prirent aucun risque. En effet, même si Ezquerra et Trullench insérèrent des annonces de librairie dans le Memorial dès le premier numéro, ils ne faisaient que répertorier les ouvrages déjà annoncés par le journal officiel 28 . Ils avaient par ailleurs mentionné dans le prospectus du journal qu'ils n'annonceraient aucune œuvre qui n'aurait pas été préalablement mentionnée par la Gaceta 29 . Toutefois, pour ne pas se contenter de reproduire une simple liste de livres et se différencier de ses confrères, ils se proposèrent, dès le mois de février 1784, de donner au public une idée du contenu de l'ouvrage en rédigeant un compte rendu :

« Nous prions les Auteurs qui publient et annoncent leurs livres dans la Gazette, de bien vouloir envoyer ou remettre à la Librairie de D. Antonio del Castillo, en face de la montée de San Felipe el Real, un exemplaire de leurs œuvres pour en faire le compte rendu, en les assurant, qu'ils leur sera rendu dans les plus brefs délais, en bon état et sans détérioration. S'ils agissent de cette manière, il y aura moins de retard dans la publication de ce Memorial » 30 .

Or, bien que cette entreprise fût louable, les rédacteurs du Memorial durent faire face à plus d'une plainte de lecteurs mécontents de l'impartialité des résumés présentés 31 . Ces derniers considéraient que les publicistes ne mettaient en aucun cas en avant les défauts de l'œuvre et qu'ils ne tentaient pas non plus de décourager de l'écriture les auteurs sans talent dont le seul but était d'être publiés. Cependant, il n'avait jamais été question pour eux de s'élever au rang de critiques littéraires. Mais simplement de donner au public une orientation sur les thèmes abordés dans le livre et par la même occasion de servir les auteurs, les imprimeurs et les libraires. Même s'ils ne se distinguèrent jamais par leur audace, les rédacteurs du Memorial literario furent, sans nul doute, confrontés à un envoi massif d'ouvrages pour en faire les comptes rendus. Ce qui atteste par ailleurs du succès de leur entreprise. Or ils ne pouvaient faire face seuls à ces nombreuses demandes comme en témoigne l'aide du lectorat qu'ils sollicitèrent en 1788 :

« Tant que nous n'arrivons pas à atteindre la perfection tant désirée nous n'aurons de cesse de faire connaître le vrai mérite n'importe où nous le rencontrerons, en continuant à mettre en avant et à exalter les efforts et les tentatives de ces bons Patriciens amenés à participer à la souhaitée restauration de la solide Philosophie, en faisant front à la barbarie, qui avec une ténacité acharnée empêche qu'elle prenne entièrement et pacifiquement possession de l'Empire Espagnol. En outre, nous voudrions combler les désirs des personnes qui, de toutes parts, nous invitent à faire une critique juste des Œuvres. Nous voudrions avoir des forces pour une entreprise aussi ardue, nous ferons ce que nous pourrons, et pour le reste nous puiserons dans les textes que nous enverrons nos savants Souscripteurs, et autres Erudits amoureux de leur Patrie, à condition que ces critiques soient succinctes, impartiales, judicieuses, bien fondées, et exemptes des vices que sont la mordacité et l'injure. Se propage actuellement une peste de critiques qui, sous prétexte de combattre les œuvres, confondent les défauts personnels de leurs Auteurs (s'ils en ont, et s'ils n'en ont pas les simulent) avec les erreurs des œuvres, ou les divergences d'opinion…» 32 .

Mettant en avant l'activité littéraire nationale, les annonces de librairie du Memorial literario, réparties sous trois catégories bien distinctes : Livres nouveaux (Libros nuevos), Livres traduits (Libros traducidos) et Livres réédités (Libros reimpresos), contribuèrent sans nul doute à asseoir sa renommée parmi tous les journaux qui virent le jour à la fin du XVIII ème siècle. Et, à la différence de celles publiées par la concurrenece, elles comportaient des commentaires bien plus détaillés.

A l'inverse, Antonio Manegat, pour le Correo de Madrid 33 , avait adopté une attitude bien différente. En effet, son objectif premier étant de propager le goût de la lecture 34 , il avait eu, pour cela, très tôt fait de demander l'aide du public 35 . Mais certainement peu explicite dans ce premier appel à la contribution, il n'hésita pas à réitérer sa demande bien plus clairement :

« Cette dernière partie avait pour but d'inciter quelques plumes à communiquer au public leurs productions, ou d'autres non publiées. Telle fut la raison, le commencement et l'objet de notre périodique » 36 .

Il encourageait donc les auteurs ou toute autre personne à se manifester afin de mettre en lumière un travail digne d'être connu. Mais lorsqu'il fut enfin entendu, Manegat dut faire face à plus d'une plainte de lecteurs mécontents de voir paraître dans les pages du Correo de Madrid une trop grande quantité d'annonces de librairie. De fait, il fit une mise au point pour justifier, d'une part, la présence de ces annonces et, d'autre part, vanter leur utilité 37 . Cependant, devant satisfaire l'ensemble de son lectorat dont la survie du journal dépendait mais sans pour autant renoncer à son objectif premier, il décida par la suite de n'en publier qu'en très petite quantité 38 . Par conséquent il changea de nombreuses fois la manière de publier ces annonces de livres. Dans un premier temps, notre rédacteur opta pour la parution d'une liste hebdomadaire réalisée à partir des annonces de librairie parues dans la Gaceta de Madrid 39 puis mensuelle dans un second temps 40 . Mais, alors que Manegat avait eu bien plus d'audace en ce qui concerne les articles publiés dans son journal 41 que ses confrères rédacteurs du Memorial literario, il se borna, néanmoins, lui aussi à ne mettre en avant dans les pages de son périodique que des publications préalablement annoncées par la très officielle Gaceta. Or même si Manegat s'appuyait sur les annonces de librairie de cette dernière, en en faisant également un journal de référence en la matière, lui seul décidait des ouvrages qui étaient dignes d'être connus du public par l'entremise de son bi-hebdomadaire. Les commentaires rédigés par le rédacteur pour l'annonce de l'œuvre Carta de Bartolo Sobrino de Don Fernando Pérez, tercianario de Paracuellos sont éloquents 42 . Son attitude était également la même en ce qui concerne les annonces de librairie que lui remettaient les professionnels du livre.

Par conséquent, quelle que fût la stratégie adoptée par les publicistes pour la parution des annonces de livres dans les pages de leur périodique, leurs objectifs étaient communs. Il s'agissait pour chacun d'entre eux de faire état de la production livresque et de mettre leur publication au service des auteurs, des imprimeurs et des libraires. Mais, malgré de nombreuses mises au point vantant les mérites de ces annonces par les rédacteurs, celles-ci n'étaient pas toujours favorablement accueillies par les lecteurs. Néanmoins, publiées gratuitement dans la presse, elles furent une aubaine pour tous ces professionnels du livre. En effet, elles relevaient également d'un « échange de bons procédés » entre ces derniers et les publicistes. Les marchands de littérature avaient ainsi la possibilité de faire la publicité de ce qu'ils possédaient en magasin et, en contre-partie, ils devenaient bien souvent les diffuseurs de ces journaux. Somme toute, la presse périodique de la fin du XVIII ème siècle, qui s'était mise au service des imprimés, fut sans nul doute un incontestable « instrument au service du commerce littéraire » 43 de même qu'un annonceur de choix pour tous ces professionnels.

2 ­ La librairie madrilène : étude quantitative et localisation

Le nombre de librairies établies dans la seule capitale espagnole avait, semble-t-il, subi une baisse considérable entre le milieu du XVII ème et le milieu du XVIII ème siècle 44 . Ce ne fut qu'à partir de 1756 qu'elles se multiplièrent 45 pour atteindre une période de relative prospérité dans les années 1780 46 . L'étude des annonces de livres publiées dans des périodiques tels que la Gaceta de Madrid, le Diario de Madrid , le Correo de Madrid ou bien encore le Memorial literario permet de nous renseigner activement sur ce négoce. En effet, les lieux de vente étant mentionnés dans ces annonces, il nous est donc possible de pouvoir établir un panorama de celui-ci à différentes époques. Et plus particulièrement à Madrid puisque ces journaux y étaient édités. De plus, s'adressant en tout premier lieu à ses résidants, les dépositaires des annonces de librairie prenaient le soin de mentionner de manière systématique les points de vente de l'œuvre dans la capitale 47 . Toutefois, la liste que nous obtenons après le dépouillement de ces annonces parues dans ces quatre journaux entre le 1 janvier 1789 et le 24 février 1791, peut être complétée par les informations que nous offre la Biblioteca periódica anual para utilidad de los libreros y literatos 48 . En effet, cette dernière, créée en 1784 par les rédacteurs du Memorial literario , incluait dans chacun de ses numéros une liste de libraire établis à Madrid 49 .

a ­ Etude quantitative

Même si les informations que nous fournissent ces cinq périodiques sont assez précises, des disparités existent. En effet, bien souvent les commerçants de livres pouvaient être des homonymes et les rédacteurs de ces journaux, bien que précisant des adresses, qui pouvaient également être communes, ne mentionnaient pas systématiquement leurs prénoms pour les différencier. De même, certains d'entre eux ne faisaient en aucun cas la différence entre la librairie et le kiosque, ce qui n'allait pas sans poser de problèmes lorsqu'un même négociant possédait ces deux sortes de boutiques. Malgré tout nous pouvons avoir une idée relativement précise de ces lieux et différencier les librairies, les kiosques ainsi que les imprimeurs-libraires.

De fait les librairies en activité au début du règne de Charles IV étaient les suivantes :

Liste des libraires établis à Madrid entre 1789 et 1791, classés par adresses

Adresse

Nom

A la Aduana vieja

Sancha, Antonio puis Gabriel

c/ angosta a la de los Peligros

Campo, Julian

c/ ancha de San Bernardo

Villa, Domingo

c/ del Arenal

Sotos, Andrés de

Thévin, veuve de

c/ de Atocha

Aguilera

García, Josef Cándido

García, Ramón

González, Juan Pablo

Higuera

Razola, Casimiro

Tejero, Pedro

c/ de Barrio nuevo

Doblado, Josef

Romeral, Manuel Antonio

c/ de Bordadores, casas nuevas de la Congregación de S. Felipe Neri

Cano, Benito

Caños del Perral

Gazul, Ignacio

c/ del Carmen

Noboa

c/ de las Carretas

Baylo

Blanques

Bravo

Castillo, Blas del

Corominas

Francés, Josef

Gómez, Gabriel

Hurtado, Manuel

Martínez, Pedro

Munita, Manuel de

Orcel, Juan Bautista de

Piferrer, veuve de

Tieso

c/ de Cedazeros

Cerro, Manuel del

c/ de la Concepción Jerónima

Jiménez

Quiroga y Losada, Manuel

Pardo

Ulloa, Antonio de

Vizcayno

Yuste, Juan

c/ del Correo

Fernández, Ramón Saturnino

c/ de la Cruz

Barco López, Placido

Flores

López, Alonso

Martín, Lorenzo

Ranz, Elias

c/ del Duque de Alba

Elvira

c/ del Espejo

Espinosa, Antonio

c/ de la Gorguera

García, Josef

Gobeo

Ibarra, veuve et fils de Joaquín

c/ de Ita

Luis, Manuel

c/ de Majaderitos

Millana

Ortega et fils d'Ibarra

Ortega, Jerónimo

c/ Mayor de la Almudena, à côté des Reales Consejos

Alonso, Domingo

c/ Mayor, face à S. Felipe el Real

Castillo, Antonio del

Correa

Escamilla

Fernández, Francisco

Fernández, Manuel

Francés, Valentin

c/ de la Montera

López, Pascual

Luna

Pérez, Manuel

San Martín, Juan de

c/ de la Paz

Aguado

Paz, Ulpiano

Solano, Jerónimo

c/ de los Preciados

Bermudez

Francés, Angel

Millana, Manuel

c/ de Relatores

Moreno, Tomás

c/ de los Tintes

Alguacil

Corral, Josef del

c/ de Toledo

Alvarez, veuve de

Ibarrola, Josef Antonio de

Veuve de Sánchez

Vivanco, Pedro

c/ de los Tudescos

Pacheco, Isidro Hernández

c/ de las Veneras

Aust, Celedonio

Muscat

Montée de S. Felipe el Real

Carranza

Godos, Manuel

Higuerra, veuve et fils de

plazuela del Angel

Llera

plazuela de S. Esteban

Mellizo

plazuela de S. Martín

Celada, Benito

plazuela de Sta. Catalina de los Donados

Román, Blas

plazuela de Sto. Domingo

López, Bartolomé

postigo de S. Martín

Herrera, Ramón

Puerta Sol

Esparza

Carrera de S. Jerónimo

Alverá, veuve et fils de Bernardo

Alverá, Felipe

Arribas

Barco, Manuel

Copin, Jerónimo

Guillen

Herrera, Josef

Mafeo, Luis

Nicasio, Fermín

Total Général

98

Sources: Gaceta de Madrid, Correo de Madrid, Memorial literario, Diario de Madrid (1789-24 février 1791) et Biblioteca periódica anual para utilidad de los libreros y literatos (1789-1791). Élaboration personnelle.

D'un nombre relativement stable durant ces années, 98 librairies en activité furent donc mentionnées dans ces périodiques. Néanmoins, certains commerçants de livres n'hésitèrent pas à s'associer. Tel fut le cas pour la veuve et les fils de Joaquín Ibarra, établis rue de la Gorguera, qui se joignirent, en 1790, à Jerónimo Ortega dont l'imprimerie était située rue Majaderitos. Chacun d'entre eux avait dû voir dans cette association une source de revenus supplémentaires et également un moyen de faire prospérer leur entreprise.

Cependant, ces libraires étaient bien loin d'être les seuls négociants de livres. En effet, il fallut sans conteste compter sur les « puestos » ou kiosques. Situés dans les rues, sur une place ou sur les marches de couvents ou d'églises, ces points de vente, bien que moins nombreux, offraient la possibilité à des lecteurs, souvent peu fortunés, de pouvoir acheter nombre de livres à faible prix. Malgré tout, la différence entre ces tenanciers de kiosques et les libraires reste ténue. En effet, il nous est difficile de savoir si ces « puestos », comme ils étaient appelés pour la ville de Madrid, étaient des lieux de vente de livres fixes, semi-fixes ou bien mobiles 50 . Toutefois, il est impossible de sous-estimer leur impact et leur rôle en ce qui concerne la diffusion des imprimés à cette époque.

Liste des kiosques établis à Madrid entre 1789 et 1791, classés par adresses

Adresse

Noms

c/ de Alcalá

Cerro, Manuel del

Gutiérrez, Sebastián

Muñoz, Jerónimo

c/ de Atocha

Barbosa

Cebrían

Du Diario

c/ de Toledo

Du Diario

García, Josef

Guerrero

López

Montée de S. Felipe el Real

Fernández, Ramón Saturnino

Godos

Luis, Manuel

Paz, Ulpiano

Vivanco, Pedro

Yuste, Juan

plazuela de S. Martín

Celada, Benito

plazuela de Sto. Domingo

Du Diario

López, Bartolomé

Puerta del Sol

Du Diario

Total Général

20

Sources : Gaceta de Madrid , Diario de Madrid, Memorial literario, Correo de Madrid (1789-24 février 1791) et Biblioteca periódica anual para utilidad de los libreros y literatos (1789-1791). Elaboration personnelle.

Beaucoup moins nombreux que les librairies, une vingtaine de kiosques était disséminée dans l'ensemble de la capitale espagnole. Par ailleurs, un petit nombre de ces commerçants étaient aussi propriétaires de librairies. Parmi eux, Manuel Luis dont la librairie était située rue Ita et le kiosque sur les marches de San Felipe el Real tout comme ceux de d'Ulpiano Paz, de Juan Yuste et de Pedro Vivanco, qui possédaient également une boutique, respectivement, rue de la Paz, de la Concepción Jerónima et de Toledo. Manuel del Cerro, quant à lui, avait établi ses commerces rue d'Alcalá, pour le kiosque, et rue Cedazeros, pour la librairie. Or si pour ces cinq professionnels du livre, la distinction entre leurs deux établissements semble évidente, il n'en est rien pour ceux de Ramón Saturnino Fernández ou de Manuel Godos. En effet, tous deux possédaient leurs commerces montée de San Felipe el Real. Ou encore pour Bartolomé López, libraire et détenteur d'un kiosque plazuela de Santo Domingo. Toutefois, pour ces propriétaires de librairie, posséder un kiosque devait offrir nombre d'avantages. De plus, ces deux activités devaient être complémentaires. Il s'agissait pour ces commerçants, d'une part de toucher un public plus large en s'adressant à un public moins aisé (les livres étaient encore relativement chers à cette époque 51 ), et d'autre part de pouvoir écouler des invendus à bas prix. Mais surtout, ces kiosques devaient représenter pour ces libraires une source de revenus non négligeable.

En ce qui concerne l'industrie de l'imprimerie, Madrid fut sans conteste le centre éditorial par excellence. Les presses madrilènes, pourtant peu nombreuses au milieu du XVIII ème siècle, ne cessèrent d'augmenter tout au long de la centurie 52 . Effectivement, elles passèrent de 40 en 1753 à plus de 200 en 1792 53 . Ainsi, Eugenio Larruga y Boneta, rédacteur des Memorias políticas y económicas, sobre los frutos, comercio y fábricas y minas de España con inclusión de los Reales decretos, órdenes, cédulas, aranceles y ordenanzas que se han expedido para su gobierno y fomento 54 , consacra le mémoire XX à l'imprimerie madrilène 55 . Outre les bienfaits de l'art de la typographie qu'il mettait en avant, il dressait également un bilan de cette industrie et vantait les mérites de ces illustres représentants. De fait, pour l'année 1788, il ne recensa pas moins de 25 imprimeries pour 195 presses, dont 160 actives 56 .

Liste des imprimeries madrilènes entre 1789 et 1790, classées par adresses

Adresse

Noms

a la Aduana vieja

Sancha, Antonio puis Gabriel

c/ ancha de Majaderitos

Ortega, Jerónimo et fils d’Ibarra

c/ de las Carretas

Escribano, veuve de Pedro Miguel

Imprimerie Royale et Bureau de la Gaceta

c/ del Clavel

Imprimerie de la c/ del Clavel

c/ de la Concepción Jerónima

Ulloa, Antonio

c/ de la Cruz

Barco López, Plácido

c/ de la Encomienda

Marín, veuve de Pedro

c/ del Espejo

Espinosa, Antonio

c/ de la Gorguera

Ibarra, veuve et fils de Joaquín

c/ de Jesús y María

Cano, Benito

c/ de los Preciados

Doblado, Josef

c/ de los Tudescos

Pacheco, Isidro Hernández

plazuela de Celenque, casa nueva, n°8

Bureau principal du Diario

plazuela de Sta. Catalina de los Donados

Román, Blas

Sans adresse mentionnée

Aznar, Pantaleón

Fernández

González, Manuel

Herrera, Josef

López, Alfonso

Moya

San Martín, Lorenzo

Santos, Alonso

Urrutia, Josef

Total général

24

Sources : Gaceta de Madrid , Diario de Madrid , Memorial literario, Correo de Madrid (1789-24 février 1791) et Biblioteca periódica anual para utilidad de los libreros y literatos (1789-1791). Elaboration personnelle.

Le nombre d'imprimeries que nous offre l'étude des annonces de librairie est sensiblement le même que celui qu'offrait le rédacteur des Memorias políticas y económicas…. Cependant, cette liste peut être complétée par celle proposée par Eugenio Larruga y Boneta. En effet, cinq lieux d'impression ne sont aucunement mentionnés dans ces annonces. Il s'agissait des entreprises d'Andrés de Sotos, d'Otero, de Delgado, de Valle et enfin de Ramírez 57 . Ce qui porte donc le nombre d'imprimeries à 29. Tout comme certains libraires avaient décidé de diversifier leurs activités, nombre d'imprimeurs firent de même. Ils se tournèrent donc légitimement vers la vente de livres dont ils étaient bien souvent les éditeurs. Ainsi, parmi eux se distinguaient : Placido Barco López, Benito Cano, Josef Doblado, Pedro Miguel Escribano, Antonio Espinosa, Josef Herrera, Isidro Hernández Pacheco, Blas Román, Antonio de Ulloa ainsi que le non moins célèbre Antonio Sancha 58 dont le fils, Gabriel, prendra la relève à sa mort en 1790, ainsi que Joaquín Ibarra qui jouissait d'un prestige tout aussi égal à celui de son confrère 59 . A sa mort, sa veuve et ses héritiers, comme cela fut précédemment le cas pour les librairies, s'associèrent avec Jerónimo Ortega pour que leurs entreprises perdurent. Avec le développement de la presse périodique, des imprimeries spécialement consacrées à l'impression de ces journaux virent le jour comme le bureau principal du Diario de Madrid. Toutefois, loin de se cantonner à cette seule activité de diffusion du quotidien, celui-ci vendait aussi nombre d'imprimés dans ses divers points de vente 60 .

Or à ces 147 commerces de livres, tous lieux confondus, nous pouvons également ajouter les deux bureaux de vente du journal intitulé Semanario erudito 61 , situés rues de Toledo et de León, qui, à l'inverse du Diario de Madrid ou des deux périodiques officiels (la Gaceta de Madrid et le Mercurio histórico y político ), ne possédait pas de presses et était édité par l'imprimeur Alfonso López. Cependant, bien que ses bureaux fussent surtout consacrés à la diffusion de l'hebdomadaire, de nombreux ouvrages y furent également vendus 62 . Par conséquent, quelque 149 commerces s'adonnant au négoce du livre avaient élu domicile dans la capitale espagnole.

b ­ Localisation géographique

Avec la mention quasi-systématique des adresses des imprimeries, librairies et kiosques établis sur la ville de Madrid, nous pouvons remarquer que nombre de ces points de ventes étaient situés en des lieux identiques : rues, places ou à proximités de lieux de cultes très fréquentés. Avec ces renseignements, il nous est donc possible de pouvoir obtenir une vue d'ensemble de l'implantation de ces commerces sur l'ensemble de la capitale espagnole.

Madrid, divisé en huit « quartiers » distincts, regroupant divers pâtés de maison (tous numérotés) appelés manzanas , qui dépendaient de différentes paroisses 63 de la ville 64 . Ainsi, hormis pour les quelques lieux de vente pour lesquels les adresses ne sont pas mentionnées, sur les treize paroisses que comptait la Villa y Corte , neuf d'entre elles regroupaient l'ensemble des commerces de livres. Parmi elles se trouvaient les paroisses de Santa Cruz, San Ginés, San Sebastián, San Martín, San Miguel, Santa María et San Pedro et enfin, celles de San Salvador et de Santiago.

Santa Cruz fut celle qui regroupa le plus grand nombre de commerces consacrés à la vente de livres. D'une part elle comportait le couvent de San Felipe el Real où sur ses non moins célèbres marches étaient situés pas moins de neuf commerces de livres. D'autre part, elle comptait aussi dans sa juridiction la rue de las Carretas qui, à elle seule, comptait seize établissements, librairies et imprimeries confondues. Y étaient implantées entre autre, la librairie et l'imprimerie de Pedro Miguel Escribano ou encore depuis 1781, l'Imprimerie Royale. Cette dernière, outre l'impression de la très officielle Gaceta de Madrid, du Mercurio histórico y político (intitulé Mercurio de España depuis 1784) et des papiers royaux (décrets, cédules, ordonnances et autres), tirait aussi sur ses presses un grand nombre d'ouvrages. Ainsi, la rue de Las Carretas fut sans conteste, de tout Madrid, « la rue du commerce littéraire ». Néanmoins, loin de se cantonner à ces seuls emplacements, de nombreux négociants de livres avaient également élu domicile dans les rues avoisinantes. Notamment dans celles de la Paz, du Correo, de Majaderitos et Ancha de Majaderitos, de la Gorguera, de la Cruz ou encore Plaza de San Esteban, où se trouvaient dix-huit revendeurs d'œuvres imprimées. Reste l'impossibilité, n'ayant pas les numéros exacts des lieux, de situer les dix commerces établis rue d'Atocha puisque celle-ci était partagée entre la paroisse de Santa Cruz et de San Sebastián. Toutefois avec 45 librairies, imprimeries et kiosques implantés dans le quartier de Santa Cruz, cela faisait de celui-ci le plus haut lieu de vente de livres de la capitale espagnole suivis par celui appartenant à la paroisse de San Ginés.

Ainsi, située non loin de la Puerta del Sol, la paroisse de San Ginés comportait 25 points de vente. Elle régissait les édifices qui bordaient la « calle Mayor ». Notamment ceux situés face à la montée des marches de San Felipe el Real où pas moins de huit libraires avaient pris place comme Antonio del Castillo. Pourtant, ses alentours ne comportaient que peu de commerces consacrés aux livres. Seules les rues des Tintes ou celles des Bordadores comportaient quelque trois librairies dont celle de Benito Cano située près de l'église. Toutefois, la paroisse de San Ginés (églises de San Luis et de San Josef) regroupait les librairies ou kiosques implantés rues Preciados (quatre), Montera (quatre), d'Alcalá (trois) et enfin les rues Angosta a la de los Peligros, Carmen, Clavel et Cedazeros dans lesquelles ne se trouvaient qu'un seul commerce. Malgré tout, pour le libraire français Thévin ou encore pour Sotos, qui avaient tous deux établi leur négoce rue de l'Arenal, comme précédemment, celle-ci était partagée entre cette dernière paroisse et celle de San Martín.

En ce qui concerne la paroisse de San Sebastián, pas moins de 23 professionnels en dépendaient. Nombre de librairies étaient situées sur les grandes avenues du quartier : neuf en totalité Carerra de San Jéronimo et pas moins de sept, rue de la Concepción Jerónima. Le reste des librairies, imprimeries et kiosques se trouvaient éparpillés entre les rues de Barrionuevo, de Relatores ou encore Plazuela del Angel et rue León pour respectivement la librairie de Llera et le Bureau du Semanario erudito. Néanmoins, le quartier pouvait se targuer de compter parmi ses commerces la librairie de Sancha, à la Aduana vieja, ou encore l'imprimerie de Benito Cano, rue Jesús y María.

Puis située non loin de San Ginés, regroupant des rues aussi diverses que celles d'Ita, des Tudescos, des Veneras et des places telles que celles de Caños del Peral, de San Martín, Santo Domingo, Santa Catalina de los Donados, de Celenque ou encore le Postigo de San Martín, se trouvait la paroisse de San Martín. Pas moins de dix-sept commerces y avaient pris place et le Diario de Madrid y avait notamment établi ses bureaux tout comme Hernández Pacheco pour son imprimerie.

Plus au sud de la ville, la rue de Toledo, qui dépendait de l'église paroissiale de San Miguel, concentrait la majeure partie des librairies et kiosques, soit un total de neuf.

Enfin, avec respectivement un seul lieu de vente chacune, les paroisses de Santa María et de San Pedro ne regroupaient que très peu de commerces de livres comme ceux d'Alonso et de la veuve de Pedro Marín. Il en va de même pour celles de San Salvador ou de Santiago délimitées entre elles par la rue de l'Espejo. Ce fut par ailleurs dans cette dernière rue que le libraire Espinosa avait établi son imprimerie ainsi que sa librairie.

Force est de constater que nombre de librairies, imprimeries et kiosques étaient situés aux abords de la Puerta del Sol et notamment sur des rues qui donnaient sur cette place 65 . Plus que tout autre endroit, la Puerta del Sol était un haut lieu de commerce où étaient par ailleurs érigés trois hauts lieux de culte qu'étaient les églises de l'Hôpital Royal de la Cour soit du Buen Suceso et des Couvents de San Felipe el Real et de la Victoria. En effet, si la Plaza Mayor était la scène incontestable des festivités et des cérémonies, la Puerta del Sol était, quant à elle, le centre social, économique et névralgique de toute la ville. Mais aussi de fait, par ses nombreux commerces de livres, l'un des lieux les plus actifs de la vie intellectuelle et littéraire que Madrid pouvait posséder et ce, depuis que Philippe II y avait établi sa Cour 66 . Ainsi, à la fin du XVIII ème siècle, la Puerta del Sol et ses alentours restaient sans conteste le quartier consacré à la diffusion des imprimés et au commerce littéraire 67 .

II ­ La diffusion de la presse à la fin du XVIII ème siècle

La presse ayant trouvé un écho des plus favorables auprès du public à la fin du XVIII ème siècle, de nombreux rédacteurs de journaux voulurent donc diffuser leur publication à un lectorat le plus large possible. De fait, nombre de négociants de livres, qui voyaient certainement en ces journaux un moyen d'augmenter efficacement leurs revenus, n'hésitèrent pas à les imprimer et à les vendre. Ainsi, tout au long du règne de Charles IV, différentes imprimeries et lieux de vente de livres de la Villa y Corte se consacrèrent activement à l'impression et à la diffusion des périodiques. Devenant pour certain d'entre eux des diffuseurs de choix pour les publicistes.

1 ­ Les maisons d'édition des périodiques madrilènes

En ce qui concerne tout d'abord les maisons d'édition des périodiques publiés à Madrid, sur les 34 journaux qui virent le jour sous le règne de Charles IV, pas moins de 19 imprimeries se partagèrent leur impression, réparties de la manière suivante :

Listes des imprimeries de périodiques madrilènes sous le règne de Charles IV

Maisons d'édition

Périodiques édités

Total

Imprimerie Royale

Anales de Historia natural

6

Biblioteca periódica anual para utilidad de los libreros y literatos

Correo de Madrid

Gaceta de Madrid

Memorial literario

Mercurio histórico y político

Sancha, Gabriel

Biblioteca española económico-política

3

Diario de los nuevos descubrimientos de todas las ciencias físicas que tienen alguna relación con las diferentes partes del arte de curar

Gazeta de la Niños

Cano, Benito

Memorias políticas y económicas, sobre los frutos, comercio y fábricas y minas de España con inclusión de los Reales decretos, órdenes, Cédulas, aranceles y ordenanzas que se han expedido para su gobierno y fomento

2

Noticias varias y curiosas de Madrid

Ibarra, veuve, fils et Compagnie

Almanak mercantil o Guía de comerciantes

2

Gabinete de lectura española, o colección de muchos papeles curiosos de escritores antiguos y modernos de la Nación

Repullés, Mateo

Almanaque literario

2

Anti-Regañón general (El)

Caballero

Efemérides de la Ilustración de España

1

Doblado, Joseph

Discursos morales y consideraciones familiares para todos los días del año

1

Espinosa, Antonio

Espíritu de los mejores diarios literarios literarios que se publican en Europa (El)

1

García y Compañía, Benito

Variedades de Ciencias, Literatura y Artes

1

González

Zumbas con que el famoso Juan de Espera de Dios, hijo de Millán y sobrino de Juan de Buen Alma, acude a dar vayas, bregas y chascos, con los alegres gracejos y salados períodos de la divertida serie de su graciosa vida, a la melancolía y sus macilentos contertulios en los desvanes de los desairados aprehensivos donde intentan anidarse; las que traducidas del español al catellano irá dando a luz el Jueves de cada semana Don Joseph de Santos Capuano, según se las deparó la feliz casualidad a su hermano Don Santiago, y éste se las vaya remitiendo a Madrid, en gracia, obsequio, y para honesto recreo de los sencillos y claros labradores, y de los muy honrados y prudentes comerciantes, fabricantes, artesanos, menestrales, &c. aplicados y leales vasallos de S. M. a quienes se las dedica

1

Imprimerie de la Administración del Real Arbitrio de Beneficiencia

Regañón general o Tribunal Catoniano de literatura, educación y costumbres

1

Imprimerie du Diario

Diario de Madrid

1

López, Alfonso

Semanario erudito, que comprehende varias obras inéditas, críticas, morales, instructivas, políticas, históricas, satíricas y jocosas, de nuestros mejores autores, antiguos y modernos

1

Marín, Pedro

Memorias instructivas y curiosas sobre Agricultura, Comercio, Industria, Economía, Química, Botánica, Historia Natural, etc.

1

Román, Blas

Espigadera (La)

1

Santos Alonso, Hilario

Diario de las Musas

1

Ulloa, Antonio

Miscelánea instructiva, curiosa y agradable o Anales de literatura, ciencias y artes, sacados de los mejores escritos que se publican en Europa

1

Vega y Compañía

Minerva o el Revisor general

1

Villalpando, Fermín Tadeo

Semanario de Agricultura y Artes dirigido a los Párrocos

1

Total général

29

29

Élaboration personnelle.

Ainsi, l'Imprimerie Royale, anciennement (avant son rachat par la Couronne à la mort de son propriétaire en 1780) imprimerie de Francisco Manuel de Mena, qui déjà depuis janvier 1775 était aussi appelée « Imprimerie Royale de la Gaceta » 68 , fut celle qui imprima le plus de périodiques. En effet, outre la diffusion des deux journaux dirigés par la Secrétairerie d'État, l'imprimerie du Roi se vit confier l'édition de quatre autres périodiques. Dans un premier temps, du Memorial literario , journal à dominante littéraire et de l'annuelle Biblioteca periódica anual para utilidad de los libreros y literatos également rédigée par les rédacteurs du premier mais aussi du Correo de Madrid . Puis dans un second temps, de 1799 à 1804, des Anales de Historia natural 69 , entièrement consacrées aux sciences. Cette démarche de la part des autorités, tout comme le rachat du Mercurio histórico y político et de la Gaceta de Madrid, respectivement en 1756 et 1762, démontre le vif intérêt que le gouvernement portait à la presse périodique, voyant certainement en elle les bienfaits qu'il pouvait tirer de sa diffusion, à savoir une rapide propagation de ses idées et une orientation du lecteur vers ses aspirations. De plus, en permettant aux publicistes d'imprimer leur publication dans ses propres locaux, la Couronne devait aussi voir dans cette entreprise un moyen efficace de montrer à l'ensemble de ses détracteurs européens que l'Espagne était un pays moderne dont la presse était l'une des représentations de cette modernité. Or si l'impression de quelques journaux privés et de la presse officielle était l'apanage de l' Imprenta Real , il en était tout autrement en ce qui concerne la presse semi-officielle. Ainsi, le Diario de Madrid était imprimé dans ses propres locaux et en conséquence possédait ses propres presses. En revanche, la situation était bien différente pour le Semanario de Agricultura y Artes dirigido a los Párrocos 70 . En effet, bien qu'il fût créé sous l'impulsion du Prince de la Paix et Premier Secrétaire d'Etat, Manuel Godoy, ses rédacteurs avaient fait appel à une entreprise privée, l'imprimeur Fermín Tadeo Villalpando. Malgré tout, cet hebdomadaire dont le but était de « favoriser le développement de l'Agriculture, des Arts et […] de contribuer à l'amélioration des conditions de vie des plus démunis tant à la ville qu'à la campagne » 71 s'inscrivait dans « un vaste programme d'éducation économico-politique visant à moderniser le monde agraire » 72 dicté par la Couronne elle-même. Néanmoins, ce panorama consacré aux établissements royaux, peut également être complété Imprenta de la Administración del Real Arbitrio de Beneficiencia qui mit ses machines au service du Regañón general o Tribunal Catoniano de literatura, educación y costumbres de 1803 à 1804 73 .

Tout comme Villalpando, ils ne furent pas moins de seize en totalité à se partager l'impression de 21 périodiques privés (soit 61,7 %). Le premier d'entre eux, avec seulement trois journaux édités, fut l'établissement de Gabriel Sancha. Ainsi, ce dernier se consacra tout particulièrement à l'édition du Diario de los nuevos descubrimientos de todas las ciencias físicas que tienen alguna relación con las diferentes partes del arte de curar 74 , de la Gazeta de la Niños 75 et de la Biblioteca española económico-política 76 . Les maisons d'édition de Benito Cano, de la veuve, fils et Compagnie d'Ibarra ainsi que de Mateo Repullés, n'éditèrent, à elles trois, que six périodiques. Soit les Memorias políticas y económicas, sobre los frutos, comercio y fábricas y minas de España con inclusión de los Reales decretos, órdenes, Cédulas, aranceles y ordenanzas que se han expedido para su gobierno y fomento et les Noticias varias y curiosas de Madrid por D. Angel Valero y Chicarro 77 par Benito Cano. L' Almanak mercantil o Guía de comerciantes 78 et le Gabinete de lectura española, o colección de muchos papeles curiosos de escritores antiguos y modernos de la Nación. Contiene noticias para ayudar a formar el juicio sobre las obras de las artes, las costumbres de diferentes pueblos y edades, sobre muchos puntos de la Historia Nacional y otros de varias erudición, por medio de la simple lectura 79 réalisés par l'entreprise d'Ibarra. Puis l' Almanaque literario, manual utilísimo para los comerciantes de libros, y apasionados a la literatura, o Catálogo general de todas las obras de ciencias, nobles artes, y bellas letras, publicadas en esta Corte en el año de 1803 [o de 1806]; con la noticia de las librerías donde se venden; especificación de sus ediciones y precios; asuntos que tratan; la lista de sus autores y traductores, &c. &c. 80 et El Anti-Regañón general 81 par Mateo Repullés. Force est de constater que ces trois éditeurs imprimèrent, pour la majorité d'entre eux, des journaux d'une relative longévité. Ce qui, d'une part atteste d'une certaine prospérité et d'un certain attrait de ces publications auprès du lectorat de cette fin de siècle mais, d'autre part, assurait également à ces imprimeurs un revenu régulier. Enfin, les douze derniers établissements d'imprimerie (ceux de Caballero, Doblado, Espinosa, García et Compagnie, González, López, Marín, Román, Santos Alonso, Ulloa, Vega et Compagnie ainsi que de Villalpando) n'éditèrent qu'une seule publication chacun mais nombre d'entre elles avaient su se faire une place de choix parmi au sein de la presse madrilène de la fin du siècle des Lumières. Tel fut le cas pour des périodiques comme El Espíritu de los mejores diarios literarios que se publican en Europa 82 , le Semanario erudito, que comprehende varias obras inéditas, críticas, morales, instructivas, políticas, históricas, satíricas y jocosas, de nuestros mejores autores, antiguos y modernos 83 , le Diario de las Musas 84 ou encore La Espigadera 85 . Cependant aucune de ces publications ne survécut au décret du 24 février 1791 alors que certains publicistes débutaient à peine leur entreprise.

Or si la quasi-totalité des périodiques eurent la même maison d'édition tout au long de leur publication, un petit nombre diffusé sur une période relativement longue, parfois ponctuée d'interruptions, en changèrent. Ainsi, pour le Memorial literario, ils ne furent pas moins de quatre à se partager son impression tout au long de sa parution. En effet, tiré au départ sur les presses de l'Imprimerie Royale de 1784 à 1791 puis de juillet 1793 à décembre 1797, le Memorial changea par la suite à trois reprises d'éditeurs lorsqu'il reparût en avril 1801 jusqu'en 1807 sous le titre de Memorial literario o Biblioteca de périódica de Ciencias y Artes . Celui-ci fut donc mis en page dans un premier temps (en 1801) dans l'établissement de García et Compagnie puis dans un deuxième temps (de 1802 à 1803) dans celui de Vega et Compagnie, situé rue des Capellanes, et pour finir par Gómez Fuentenebro et Compagnie en 1806. De même, les 35 volumes que compte la collection du Semanario erudito furent remis entre les mains de trois entreprises différentes: Alfonso López en édita le plus grand nombre suivi par Blas Román et Antonio Espinosa. Tout comme la veuve de Joaquín Ibarra (de 1795 à 1796 puis de 1798 à 1800), de Ramón Ruiz (en 1797) et de Vega et Compagnie (de 1801 à 1808) en ce qui concerne l'Almanak mercantil o Guía de comerciantes. Enfin, Eugenio Larruga, rédacteur des Memorias políticas y económicas, sobre los frutos, comercio y fábricas y minas de España... , confia le tirage des 45 tomes que composent l'ensemble de sa publication à seulement deux pressiers : Benito Cano puis Antonio Espinosa. Même si pour ces quatre journaux quelques variations concernant les lieux d'édition s'opérèrent, seul le commerce de Gómez Fuentenebro et Compagnie est à rajouter au panel de nos professionnels qui se consacrèrent à l'impression des périodiques madrilènes, augmentant par conséquent leur total à vingt.

Cependant il est à signaler d'une part que les éditeurs du Correo mercantil de España y sus Indias 86 (périodique semi-officiel), des Discursos literarios, políticos y morales. Nueva obra periódica, dedicada a la Humanidad 87 , des Diálogos de Don Benito 88 , d' El Filósofo a la moda o el Maestro universal. Obra periódica, que se distribuye al público los lunes y los jueves de cada semana; sacada de la obra francesa intitulada: Le Spectateur ou Socrate Moderne 89 ou encore l' Almacén de frutos literarios inéditos de nuestros mejores autores antiguos y modernos 90 ne sont pas mentionnés. Et d'autre part, que les maisons d'édition de journaux situées à Madrid, bien loin de ne servir que la seule presse périodique madrilène, se mirent également au service des journaux publiés en province comme en témoigne la double impression dont fit l'objet El Argonauta español 91 rédigé par Pedro Gatell y Carnicer. Ainsi, ce journal fut simultanément tiré à Cadix sur les presses d'Antonio Murguía (calle de la Carne, n° 6) et à Madrid sur celles de Pantaleón Aznar 92 . Démontrant par conséquent que bien que Madrid fût le plus grand centre éditorial de la Péninsule tant au niveau de l'impression des livres que de la presse, celle-ci fit montre d'un intérêt particulier pour les journaux publiés dans les grandes villes provinciales. Mais aussi qu'elle fit un accueil des plus favorable à ce type d'imprimés qui jouèrent un rôle déterminant dans la diffusion rapide des idées et de fait des Lumières dans l'ensemble du pays.

2 ­ La diffusion de la presse madrilène par les libraires

Même si de nombreux périodiques édités à la fin du XVIII ème siècle étaient toujours vendus au numéro dans les rues de Madrid comme le Correo de los ciegos (o de Madrid) par les aveugles ou encore la Gaceta de Madrid par les crieuses de Gazettes 93 , il n'en reste pas moins que nombre de commerces qui se consacraient à la vente de livres n'hésitèrent pas à se mettre au service des journaux.

Devenue un objet de commerce dont les lecteurs s'érigeaient en véritables mécènes, il fallut trouver des moyens efficaces pour diffuser la presse à un lectorat qui fût le plus large possible. L'une des solutions employée fut la souscription dont Francisco Mariano Nipho fut l'instigateur, pour la presse privée, en 1761 avec le Caxón de Sastre o montón de muchas cosas buenas, mejores y medianas, útiles, graciosas y modestas, para ahuyentar el ocio sin las rigideces del trabajo, antes bien a caricias del gusto 94 . Loin de trouver un écho favorable à cette période à cause des coûts d'envois postaux prohibitifs, il fallut attendre les années 1780, et plus précisément 1781, ainsi qu'une baisse des frais d'envoi, pour que cette pratique se développe et soit utilisée de façon courante par un grand nombre de journaux qui avaient su se faire une place de choix au sein de l'univers journalistique de la fin du siècle. Néanmoins, cet abonnement, qui permettait aux plus férus d'information de ne manquer aucune publication de leur journal favori, s'adressait de par la cherté des coûts pratiqués, à un public aisé qui possédait les ressources nécessaires pour supporter une souscription de six mois voire d'une année entière pour certain d'entre eux 95 .

En conséquence, ce furent les libraires qui, possédant le monopole de la vente des imprimés, étaient chargés de vendre les journaux, soit au numéro soit par souscription. Toutefois, professionnellement, ces derniers ne pouvaient pas passer à côté d'une telle aubaine puisque la vente des périodiques devait sans nul doute représenter une source de revenus non négligeable. Il n'en reste pas moins que les libraires « apparaissent comme la pièce maîtresse de la diffusion de la presse » 96 .

La vente des périodiques par les libraires madrilènes à la fin du XVIII ème siècle

Périodiques

Lieux de vente

Total

Almacén de frutos literarios inéditos de nuestros mejores autores antiguos y modernos

Librairie de la veuve de Pedro Miguel Escribano

3

Librairie d'Elias Ranz

Librairie de Sánchez

Almanak mercantil o Guía de comerciantes

Librairie d'Esparza

1

Almanaque literario, manual útilisimo para los comerciantes de libros, y apasionados a la literatura...

Librairie d'Espejo

2

Librairie de Gómez Fuentenebro

Anales de la Historia natural

Bureau de la Gaceta

(Imprimerie Royale)

1

Anti-Regañón general (El)

Librairie de Domingo Alonso

1

Biblioteca española económico-política

Librairie de Sancha

1

Biblioteca periódica anual para utilidad de los libreros y literatos

Librairie d'Antonio del Castillo

1

Correo de Madrid

Librairie d'Arribas

1

Correo mercantil de España y sus Indias

Librairie de la veuve de Pedro Miguel Escribano

1

Diálogos de Don Benito

Librairie de Correa

2

Librairie de Manuel Quiroga y Losada

Diario de las musas

Librairie de Bartolomé López

4

Librairie de Domingo Alonso

Librairie de la veuve de Sánchez

Kiosque de Barbosa

Diario de Madrid

Bureau principal du Diario de Madrid et ses Kiosques (4 au total)

8

Librairie de Bartolomé López

Librairie de Pedro Vivanco

Librairie de Pedro Tejero

Diario de los nuevos descubrimientos de todas las ciencias físicas que tienen alguna relación con las diferentes partes del arte de curar

Librairie de Sancha

2

Librairie de la veuve de Piferrer

Discursos literarios, políticos y morales

Librairie de Bartolomé López

2

Librairie de Luis Mafeo

Discursos morales y consideraciones familiares para todos los días del año

Librairie de Barco

1

Efemérides de la Ilustración de España

Librairies de Ramos

3

Espigadera (La)

Kiosque de Manuel del Cerro

4

Kiosque du Diario de Madrid

Librairie de Luis Mafeo

Librairie de Manuel Quiroga y Losada

Espíritu de los mejores diarios literarios que se publican en Europa (El)

Librairie de Llera

1

Filósofo a la moda (El) o el Maestro universal

Librairie de Manuel del Cerro

2

Kiosque de Manuel del Cerro

Gabinete de lectura española, o colección de muchos papeles curiosos de escritores antiguos y modernos de la Nación

Librairie de Baylo

1

Gaceta de Madrid

Bureau de la Gaceta (Imprimerie Royale)

1

Gazeta de los niños

Librairie de Sancha

1

Memorial literario instructivo y curioso de la Corte de Madrid

Librairie d'Antonio del Castillo

4

Librairie de García

Librairie d'Escribano

Librairie d'Argueta

Memorias instructivas y curiosas sobre Agricultura, Comercio, Industria, Economía, Química, Botánica, Historia Natural, etc.

Librairie de Juan Bautista de Orcel

1

Memorias políticas y económicas, sobre los frutos, comercio y fábricas y minas de España con inclusión de los Reales decretos, órdenes, cédulas, aranceles y ordenanzas que se han expedido para su gobierno y fomento

Librairie de Baylo

4

Librairie d'Esparza

Libriarie de Bartolomé López

Librairie de Millana

Mercurio de España

Bureau de la Gaceta (Imprimerie Royale)

1

Minerva o el Revisor general

Librairie de Ramos

1

Miscelánea instructiva, curiosa y agradable o Anales de literatura, ciencias y artes, sacados de los mejores escritos que se publican en Europa en diversos idiomas

Librairie d'Alonso

2

Librairie de Domingo Alonso

Noticias varias y curiosas de Madrid

Librairie d'Antonio del Castillo

1

Regañón general o Tribunal Catoniano de literatura, educación y costumbres (El)

Librairie de Domingo Alonso

1

Semanario de Agricultura y Artes dirigido a los Párrocos

Librairie d'Antonio del Castillo

1

Semanario erudito que comprehende varias obras inéditas, críticas, morales, instructivas, políticas, históricas, satíricas y jocosas, de nuestros mejores autores, antiguos y modernos

Bureau principal du Semanario erudito

8

Librairie de Bartolomé López

Librairie de Luis Mafeo

Librairie de la veuve de Sánchez

Kiosques du Diario de Madrid

Variedades de Ciencias, Literatura y Artes

Librairie de Domingo Alonso

1

Zumbas con que el famoso Juan de Espera en Dios, hijo de Millán y sobrino de Juan de Buen Alma, acude a dar vayas, bregas y chascos, con los alegres gracejos y slados períodos de la divertida serie de su graciosa vida, a la melancolía y sus macilentos contertulios en los desvanes de los desaraigados aprehensivos donde intentan anidarse...

Librairie de Duran

5

Librairie de la veuve de Pedro Miguel Escribano

Librairie de Fernández

Librairie de Guillen

Librairie de Domingo Villa

Total Général

74

74

Elaboration personnelle.

Les 34 périodiques publiés à la fin du siècle de la Raison étaient donc vendus dans pas moins de 74 commerces de livres. Toutefois, bien loin d'être aussi nombreux, les revendeurs de journaux étaient au nombre de 34 à se partager leur vente dans la capitale espagnole. Parmi eux, certains firent montre d'un intérêt tout particulier en ce qui concerne la revente des périodiques.

Hormis le Bureau principal du Diario de Madrid et ses kiosques qui totalisent dix points de vente pour seulement trois périodiques (dont lui-même avec ses cinq propres commerces ainsi que La Espigadera (un seul) et ses quatre kiosques pour le Semanario erudito) l'ensemble des libraires qui se mirent au service de la presse ne vendirent au mieux que cinq titres chacun.

En tout premier lieu, les libraires Domingo Alonso et Bartolomé López se détachent de leurs con