El
Argonauta español est le titre d'un hebdomadaire qui vit le jour à Cadix en 1790 et dont l'arrêt de mort
fut
signé le 24 février 1791, date à laquelle le comte de Floridablanca (alors Premier Secrétaire d'Etat),
craignant
que la
Péninsule ne fût contaminée par le vent révolutionnaire qui soufflait outre-Pyrénées, renia
sans
l'ombre
d'un
scrupule
son passé de fervent défenseur de la presse et décida d'interdire la parution de
tout
périodique,
exception
faite des
journaux officiels (Gaceta de Madrid et
Mercurio
histórico y
político) et du
Diario de Madrid.
En choisissant de
baptiser notre
revue El Argonauta
español (tout en espérant
qu'elle connaîtra un sort plus
enviable que son
homonyme) nous avons voulu rendre à
quelques siècles
d'intervalle un hommage appuyé à son auteur
Pedro Gatell y
Carnicer (1745-1792) qui, après avoir
exercé pendant
plus de vingt ans en tant que chirurgien de la
Marine Royale,
troqua le bistouri pour la plume et
renonça à
parcourir les océans pour voguer sur les mers agitées
du monde
philosophique et journalistique, dans le seul
but
de soigner les plaies de la société qui était la
sienne. Mais en
tirant Gatell (personnage à la fois singulier et
archétypique) de la sphère de l'oubli, nos pensées
vont en fait à
tous ceux qui, célèbres ou méconnus, comptent,
tout
comme lui, parmi les pionniers de la presse,
genre littéraire
auquel ils s'adonnèrent avec enthousiasme,
mus qu'ils
étaient par l'espoir quelque peu
quichottesque de contribuer
à
la création d'un monde meilleur
placé sous la bannière
du savoir, du progrès, de
la modernité et de la
communication,
valeurs essentielles
auxquelles certains sacrifièrent
jusqu'à leur liberté
ou leur raison. On se
souviendra notamment
du destin
tragique de Luis María Cañuelo ou de Pedro
Centeno, auteurs
respectifs du célèbre
El Censor
(1781-1788) et de son épigone El
Apologista
Universal (1786-1788). A
l'instar de
nombre
de ses confrères, l'auteur du Correo
literario de
la Europa, qui dans le
discours
liminaire («
Advertencia al Lector ») publié en 1781 se
présentait
sous les traits d'un espagnol exilé, ne
manqua pas de souligner
que s'ériger en champion inconditionnel de
la
vérité n'était pas dénué de risques : «
el asunto
disait-il puede acarrearme
algunas desgracias, siendo en mí el amor
a la
verdad una máxima estóica
invenciblemente impresa en miánimo ; la que
tal
vez ha sido perniciosa a
aquellos, que
han querido interesarse en el
bien de la patria ». Mais,
quels que
fussent les
dangers encourus, ce
dernier était convaincu que le jeu en
valait assurément la chandelle.
Ainsi, en 1782
et
du haut de cette même
tribune, Joaquín Escartín, persuadé que la
presse était à la base d'un
indispensable
commerce
du savoir impliquant
l'ensemble des nations éclairées, déclarait
avec un enthousiasme non
dissimulé
: « La
rapidez en que
vuelan por Europa los descubrimientos en estos
papeles es inexplicable
;
llevan la luz a todas partes ;
enseñan en
un instante lo que de otro modo no pudiera
saberse sin mucho tiempo
y
unos trabajos inmensos. Las ideas
ajenas se
convierten en propias ; se conocen las leyes,
costumbres,
carácter,
comercio de las naciones más remotas sin
tratarlas. En fin, estos papeles periódicos han
derramado
más ciencias y
noticias en el mundo literario que millares
de tomos a folio » (Correo
literario de la
Europa…, n° 62, 30 août 1782, p.
75).
Par leur passion et leur
courage
ces «
Don Quichotte du monde
philosophique » qui, dans
une Espagne où Lumières et
obscurantisme se
livraient une bataille acharnée et
bien souvent déloyale, choisirent de
s'embarquer sur le
bateau ivre de la
presse,
contribuèrent avec brio à
l'émergence du « quatrième pouvoir ». Suivant
leurs
brisées et à une époque
où, grâce à
l'Internet, nous vivons à
notre tour une véritable révolution du monde de
la
communication, nous
avons voulu créer une
revue qui, effaçant
les distances et les frontières, permette
une diffusion
facile et
rapide de l'information.
Fidèles à l'idéal de ces
pionniers du journalisme qui
souhaitaient faire de leurs
publications une œuvre «
interactive », un lieu d'échanges
culturels, notre
objectif est d'offrir à travers
un Argonauta
español revisité une tribune
évolutive,
ouverte à tous ceux qui s'intéressent à la
presse espagnole, ainsi
qu'une boîte de dialogue entre
auteurs et
lecteurs. Souhaitant aborder la question depuis
une
double perspective, à
la fois diachronique et
synchronique, nous avons choisi de couvrir un vaste éventail
chronologique, dont seule la
borne initiale est
clairement définie puisqu'elle correspond à l'an de grâce 1661 qui
vit
naître la Gaceta de
Madrid. Quant à la limite finale, c'est aujourd'hui, autrement dit
demain.
De la
même
manière, la presse constituant pour l'historien une extraordinaire et
inépuisable
source d'informations et
permettant
de par son caractère hétérogène une multitude d'approches, nous
avons souhaité
multiplier les
axes de
recherche et
nous intéresser tant au fond qu'à la forme. Quelle que soit la
période envisagée
notre
regard pourra
se porter sur
:
- le concept même de presse et son
évolution à travers les
temps,
- les
principaux artisans de cette presse : les journalistes
(leur profil, leur
trajectoire,
leur
conception du métier,
leur technique…)
- ses
destinataires : le public
(émergence, profil,
évolution…)
- ses rapports avec le pouvoir
(censure, utilisation,
manipulation…)
- les thèmes dont les
périodiques se font
l'écho.
Par
ailleurs, pour les
XVIIIème et
XIXème
siècles, les mêmes problématiques pourront être abordées
concernant les publications parues outre-Atlantique au sein
de l'Empire colonial espagnol. Enfin, seront également
acceptés les articles portant sur l'Espagne dans la presse
française.
Renouant avec l'esprit
encyclopédiste de nos publicistes de l'Espagne des Lumières,
partageant leurs espoirs et leurs rêves un peu fous
nous
nous embarquons à notre tour à bord de El Argonauta
Español pour une « aventura
magna » qui nous l'espérons nous permettra de bâtir au fil du
temps un outil et une somme d'informations
utiles pour qui a choisi de se consacrer à l'étude de la presse
espagnole.
Gérard DUFOUR,
Elisabel LARRIBA, Severiano ROJO
HERNANDEZ