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Aline VAUCHELLE , Université de Rouen, ERAC
EL DARDO, PÉRIODIQUE BRÛLOT LANCÉ PAR LE COLONEL LIBÉRAL NICOLÁS SANTIAGO Y ROTALDE, 1831
Résumé
Entre avril et juillet 1831, le colonel libéral espagnol
Nicolás Santiago y Rotalde, réfugié à Paris, y fit paraître un périodique
intitulé El Dardo, lanzado por un gaditano. À longueur de pages,
Rotalde ne cesse d'afficher sa farouche volonté d'œuvrer à la
réconciliation entre émigrés libéraux modérés et exaltés, afin
qu'ils puissent combattre efficacement le despotisme de Ferdinand VII.
C'est là, affirme-t-il, le but principal de son entreprise journalistique.
Or, ce Dardo se transforme immédiatement en chronique des rivalités
et ressentiments inextinguibles qui divisent le camp libéral. Les traits
acérés que l'auteur décoche sans cesse aux modérés ne peuvent d'ailleurs
qu'attiser les discordes. Toutefois, ce libéral ardent et sincère n'en
ébauche pas moins un intéressant programme de "régénération" de
l'Espagne, qui le situe dans les rangs des précurseurs du républicanisme
fédéral.
Extracto
Entre abril y julio de 1831, el coronel liberal español
Nicolás Santiago y Rotalde, refugiado en París, publicó en la capital gala
un periódico titulado El dardo, lanzado por un gaditano. En él,
Rotalde manifiesta una vez y cien veces su firme voluntad de obrar en pro
de la reconciliación entre emigrados liberales moderados y exaltados,
para que puedan combatir eficazmente contra el despotismo de Fernando VII.
Éste es, según afirma, el objetivo esencial de su empresa periodística.
Pese a ello, este Dardo pronto se convierte en crónica de los
inextinguibles rencores y rivalidades que dividen el liberalismo español.
Además, los duros ataques con que el propio autor no deja de acosar a los
moderados, no pueden sino agudizar las desavenencias. Sin embargo, este
liberal ferviente y sincero esboza un interesante programa de
"regeneración" de España, que lo sitúa entre los precursores del
republicanismo federal.
Abstract
Between April and July 1831, colonel Nicolás Santiago y
Rotalde, a Spanish liberal who has taken refuge in Paris, publishes a
periodical entitled El Dardo, lanzado por un gaditano. Page after
page, Rotalde keeps affirming his unrelenting determination to work toward
a reconciliation between the moderate and the exalted sides of the
liberal émigrés, so that they can be more efficient in their struggle
against Ferdinand VII's despotism. He claims that such is the principal aim
of his journalistic undertaking. However, this Dardo immediately
becomes a chronicle of the endless rivalries and resentments that divide
the Liberal camp. The constant and scathing criticism aimed at the
moderates can only exacerbate their disputes. Still, this ardent and
sincere liberal sketches an interesting programme for the “regeneration” of
Spain, which makes him one of the precursors of federal republicanism.
Texte intégral
Certains des proscrits libéraux qui trouvèrent refuge en France,
après la chute du régime constitutionnel espagnol en 1823, se servirent de
la presse pour y défendre leurs idées. Tel fut le cas d'Andrés Borrego qui,
suite à la Révolution de Juillet 1830, publia à Paris, entre septembre et
décembre, un journal bi-hebdomadaire, intitulé El Precursor,
dans lequel il prônait, pour son pays, la mise en œuvre d'un programme de
réformes modérées 1.
Puis, en avril 1831, parut, toujours à Paris, la première
livraison d'un périodique intitulé El Dardo, lanzado por un gaditano,
mis sous presse par l'imprimeur Decourchant, qui en déclara un tirage de
500 exemplaires. Bien que le nom de l'auteur n'apparût pas sur la brochure,
les lecteurs intéressés pouvaient se la procurer à l'adresse de ce dernier
: hôtel et rue Jean-Jacques Rousseau, ainsi que chez le libraire Barba,
pour la somme de 2, 00 francs2. Ce Dardo,
de périodicité mensuelle, connut une brève existence puisque seuls quatre
numéros virent le jour. Mais, pour éphémère qu'elle fût, cette publication
n'en fut pas pour autant chétive et l'exemplaire relié, qui réunit les
quatre livraisons et que conserve la Bibliothèque Nationale de France,
forme un volume de 264 pages3. Le nombre de pages
que comptent les différents numéros est relativement équilibré : 65 pour le
premier, 65 encore pour le troisième et 60 pour le dernier. Seul le
deuxième, qui compte 74 feuillets, est un peu plus fourni.
S'il ne fait aucun doute, de prime abord, que El Dardo
est rédigé par un émigré libéral espagnol, ce n'est qu'à la page 58, dans
un article intitulé Yo, que l'auteur se présente. Il s'appelle
Rotalde et ne craint pas d'avouer qu'il a une personnalité dérangeante et
controversée. Certains de ces compagnons d'infortune le méprisent, ce qu'il
met sur le compte de leur aptitude au compromis, tandis que lui, fait
preuve de la plus grande intransigeance dans la lutte pour la liberté de sa
patrie. Au demeurant, il récuse ses contempteurs en affirmant que d'autres
réfugiés, parmi lesquels de hauts gradés militaires, d'anciens ministres et
députés, ainsi que des dignitaires ecclésiastiques, ont attesté par écrit
ses vertus civiques, ses connaissances militaires, son courage et son sens
de l'honneur4.
C'est bien un militaire, en effet, qui prend l'initiative
de lancer ce Dardo. Il s'agit de Nicolás Santiago y Rotalde, né à
Cadix en 1784 et qui, pendant la Guerre d'Indépendance, gagna ses galons
de colonel en 1811, après avoir été l'aide de camp du général Castaños. En
janvier 1820, il prit une part active à la rébellion libérale, aux côtés de
Riego, mais il ne parvint pas à soulever la population de Cadix et dut se
replier à San Fernando. Il fit alors ses débuts dans le journalisme en
collaborant à la Gaceta patriótica del Ejército Nacional, dans
laquelle il exhortait ses compatriotes à mourir pour la liberté de
l'Espagne. Puis, lorsque la cause constitutionnelle eut triomphé, il
publia, à Cadix, entre avril et août 1820, un périodique intitulé El
Telescopio político, dans lequel il manifesta un esprit polémique
incisif. Son tempérament de bretteur ne s'exprimait, d'ailleurs, pas
uniquement au moyen de la plume, car il rossa à coups de bâtons le
rédacteur du Diario mercantil de Cádiz, avec lequel il avait un
différend. Durant le Triennat libéral, il s'essaya également comme
dramaturge, en composant des pièces militantes : Hipólito, lances y
aventuras de un servil, en 1820, puis La reconciliación de un masón
y un comunero et La intriga extranjera en España, fomentando los
partidos en 18225. Le 7 juillet 1822, il
combattit avec bravoure la tentative de coup d'État absolutiste et en mars
1823, aux côtés du général Zayas, il s'illustra contre les troupes
factieuses commandées par Bessières6. Comunero
et révolutionnaire enflammé, il ne se priva pas de livrer son opinion sur
les agissements des libéraux modérés dans un factum intitulé La
Revolución o hechos sin máscaras, sobre el origen de las turbulencias y
discordia de los españoles : estado de la nación : abusos del poder y
medios de salvar la Patria y el honor, qu'il fit paraître à Madrid, en
1823 et qui lui valut d'être condamné à la déportation aux Canaries par les
Cortés. Le navire qui le transportait ayant été arraisonné par les
Français, Rotalde fut fait prisonnier par les troupes du duc d'Angoulême,
emprisonné à Brest en septembre 1823, puis au fort de Briançon en octobre.
En mai 1824, il résidait à Gap en tant que réfugié et la police de Louis
XVIII, pourtant peu encline à l'indulgence envers les "révolutionnaires"
espagnols, ne trouvait rien à redire à sa conduite. Aussi put-il gagner
Paris en septembre 1824. Là, il eut, cette fois, des démêlés avec les
services de la sûreté qui, sans nuances, le considéraient tout uniment
comme "un redoutable jacobin, un pamphlétaire incendiaire pour qui la
sédition était devenue un élément indispensable, un dangereux franc-maçon,
en un mot un bon carbonaro"7. Par
conséquent, soupçonnant que notre colonel ne fût chargé d'une mission
secrète, les autorités l'écrouèrent, non sans avoir préalablement saisi ses
papiers et ses manuscrits. Ensuite, sous escorte de gendarmerie, il fut
conduit à Calais, où il embarqua le 15 octobre pour l'Angletterre8.
Il s'installa à Londres et, pour assurer sa subsistance,
ce militaire fougueux et impulsif, se livra avec succès à la délicate
occupation d'assembler des colliers et autres parures d'orfèvrerie9.
Il ne renonça pas pour autant à manier la plume et fit paraître, en 1825,
une España vindicada o baraja de fulleros en la época de la Revolución
española, dans laquelle il peignait, sur le mode satirique, une galerie
de portraits au vitriol des principaux dirigeants libéraux modérés. Ce
pamphlet ne connut pas la même fortune que les Condiciones y semblanzas
de diputados a Cortes, publiées à Madrid en 1821 et attribuées à
Gregorio González Azaola mais, de l'avis de Vicente Lloréns, il n'en avait
pas les qualités littéraires10.
Après la Révolution de Juillet 1830, comme nombre de ses
compatriotes jusque là réfugiés en Angleterre, Rotalde vint s'installer en
France. En septembre, il y publia L'Espagne dévoilée ou mémoire sur
l'Espagne dans sa présente crise politique11,
qu'il dédia au général de La Fayette, acquis à la cause des
constitutionnels espagnols et dont l'intervention avait été décisive pour
introniser le duc d'Orléans, lors des Trois Glorieuses.
Dans cet opuscule, qui s'ouvrait sur une éloquente
vignette figurant un renard en train d'engloutir un lapin, accompagnée de
la légende "Ecce Hispania", Rotalde accusait les
gouvernants libéraux de 1820 de s'être conduits en despotes en plaçant la
presse sous contrôle et en poursuivant Riego, le héros de la liberté.
Néanmoins, il engageait les émigrés à s'unir au sein d'un directoire, afin
d'organiser la lutte contre "l'oppression qui depuis longtemps pèse
sur l'Espagne"12. Puis, il en appelait à
la générosité de la France glorieuse et libre, traduisant ainsi les espoirs
que la Révolution de Juillet avait fait naître chez les Espagnols libéraux,
qui comptaient sur le soutien de la monarchie orléaniste dans leur combat
politique.
Cependant, si Louis-Philippe permit tout d'abord aux
mouvements d'émigrés armés de se concentrer le long de la frontière
pyrénéenne et encouragea même leurs tentatives d'invasion de l'Espagne, il
changea bien vite d'attitude lorsque ces menaces eurent produit sur
Ferdinand VII l'effet qu'il en attendait. Quand, à la fin d'octobre 1830,
le Bourbon madrilène se décida à reconnaître le nouveau régime français, le
roi-citoyen accéda, en échange, à ses désirs et désarma les proscrits
espagnols.
C'est dans ce contexte de "trahison" des
nouvelles autorités françaises que Nicolás Rotalde reprit sa plume, plus
que jamais acérée. Son humeur querelleuse s'affiche dès la couverture du
Dardo, au travers de la formule "Caiga el que caiga o grite
quien le duela", suivie d'une illustration qui représente un ciel
noir de nuages menaçants, déchiré par d'effrayants éclairs. De fait, le
périodique de Rotalde porte magnifiquement son titre, tant l'irascible
colonel y décoche ses flèches tous azimuts.
Il commence, tout d'abord, par reprocher vertement à la
Monarchie de Juillet de n'être point un véritable régime libéral, puisqu'il
est félon envers les Espagnols réfugiés et qu'il attente à la liberté de la
presse, par le biais du cautionnement13. Il est
vrai que, au mépris de la Charte promulguée en août, qui garantissait la
liberté d'expression, le ministère Laffitte avait de nouveau, dès le 14
décembre 1830, imposé aux journaux un lourd cautionnement, dont le montant
s'élevait à 2 400 francs pour les quotidiens, 1 200 pour les hebdomadaires
et 6 00 pour les mensuels14. Sans doute ces
sommes n'étaient-elles pas aussi exorbitantes que celles qu'avait exigées
Charles X, à partir du 18 juillet 1828, et qui étaient respectivement de 6
000, 3 000 et 1 500 francs15, mais elles n'en
demeuraient pas moins tout à fait considérables.
Ensuite, tout en reconnaissant que l'Angleterre donna
asile aux proscrits et que le peuple britannique leur témoigna de la
sympathie, notre publiciste incrimine le gouvernement Canning pour avoir
empêché Torrijos et ses partisans "exaltés" de s'introduire en
Espagne, afin de la soulever, à la faveur de la crise portugaise de 1826.
Et il se montre plus sévère encore à l'encontre du cabinet de Wellington,
qu'il taxe de "geôlier des émigrés", car il a refusé un viatique
à ceux qui désiraient rejoindre la France après la Révolution de 183016.
Le moins que l'on puisse dire, c'est que Rotalde ne se
montre ni reconnaissant ni équitable envers les gouvernants britanniques.
En effet, quoique l'Angleterre fût membre de la Sainte-Alliance, le cabinet
conservateur modéré de George Canning désapprouva l'intervention militaire
française contre les constitutionnels espagnols, décidée au Congrès de
Vérone en décembre 1822. Et, suite à leur défaite, un millier de libéraux,
généralement les plus radicaux, trouvèrent refuge en Grande-Bretagne, où
ils furent secourus17. Puis, en 1826, quand la
mort du roi João VI de Portugal entraîna le conflit de succession entre son
fils don Miguel, qui avait l'appui des absolutistes et de Ferdinand VII, et
sa petite-fille, dona Maria, qui avait la faveur des libéraux, Canning
envoya une division pour soutenir la cause libérale. Les exilés espagnols
caressèrent alors l'espoir de s'introduire en Espagne à travers la
frontière portugaise et Torrijos fonda, à Londres, une junte chargée
d'organiser l'expédition. Mais, en 1827, le décès de Canning changea
totalement la donne. Il fut remplacé par le très réactionnaire duc de
Wellington qui vit d'un bon œil don Miguel rétablir l'absolutisme en 1828,
mit un terme à l'entreprise de Torrijos et de ses partisans, et prit des
mesures de rétorsion à leur encontre, en les privant des subsides versés
aux émigrés18.
Naturellement, El Dardo désigne aussi Ferdinand VII
à la vindicte "des amis de la liberté". Dans un dialogue
sarcastique entre le banquier afrancesado Alejandro Aguado et le
monarque, Rotalde dépeint ce dernier comme un personnage grossier et cupide19.
Puis, dans une scènette caustique, intitulée "Confession d'un roi
catholique", il brosse le portrait d'un être libidineux et sadique,
qui prend un réel plaisir à gouverner par la terreur et l'arbitraire, et ne
ressent pas l'ombre d'un remords. Pire encore pour la très catholique
Espagne, c'est un impie qui se vante de s'être maintes fois parjuré. Au
passage, notre publiciste vilipende le clergé, qu'il caricature sous les
traits d'un moine vautré dans un confessionnal en marbre, or et argent et
qui, ne se gênant pas pour priser du tabac tandis qu'il écoute son royal
pénitent, en encourage les vices et les cruautés20.
Pour Rotalde, cette alliance du trône et de l'autel profite avant tout à
l'Église qui, avide de pouvoir et soucieuse de conserver fortune et
privilèges, exerce un contrôle policier draconien sur l'ensemble de la
population et manipule le Bourbon. Même s'il se flatte de règner en tyran,
il n'est en vérité qu'une marionnette et, par lâcheté, il est devenu
l'otage de la faction intégriste et ultra-royaliste des "apostoliques"21.
Rien de plus logique que Rotalde, libéral "exalté",
fasse assaut d'anticléricalisme et fustige le despotisme, cependant il ne
prend pas les tenants de l'Ancien Régime pour cible principale. En réalité,
il réserve ses traits les plus acerbes aux autres libéraux et entre
véritablement dans le vif de son sujet quand il accuse les autorités du
Triennat constitutionnel d'avoir trahi, non seulement en ne résistant pas
aux Cent Mille Fils de Saint Louis, mais pire encore, en se
laissant acheter par le duc d'Angoulême22. Ce
dernier grief est certes excessif, mais force est d'admettre que ni les
responsables politiques ni les chefs militaires ne manifestèrent une
combativité farouche envers les Français, à l'exception de Riego, Torrijos
et San Miguel23. Quant à Mina, que Rotalde
vitupère plus qu'aucun autre, sa conduite demeure controversée. Après avoir
défendu Barcelone pendant quatre mois, il finit par capituler le 1er
novembre 1823, ce que certains historiens imputent à une erreur stratégique24,
alors que d'autres y voient la preuve d'une transaction avec l'ennemi : la
reddition en échange de la possibilité de fuir vers l'Angleterre à bord
d'un brick français25.
Aux yeux du colonel Rotalde, pour qui Espoz y Mina se
rendit sans combattre, l'ancien guérillero de la Guerre d'Indépendance
n'est pas simplement un lâche. C'est aussi un usurpateur car, dès son
arrivée à Plymouth, il se fit passer pour le héros de la résistance,
abusant ainsi les Anglais qui lui firent un triomphe26.
Mina fut donc érigé en chef de file et porte-parole de tous les libéraux
espagnols, ce qui eut des conséquences désastreuses : aucune expédition
contre Ferdinand VII ne pouvait être envisagée sans sa participation,
caution indispensable pour obtenir prêts et souscriptions. Or, Mina
s'opposa à toute tentative, prétextant toujours que l'heure n'avait pas
encore sonné et, quand se présenta l'occasion de la crise portugaise, il
disparut dans la nature27. Au reste, ce n'était
là qu'une trahison parmi bien d'autres : Mina, qui avait prêté serment de
fidélité à la Constitution de 1812, n'avait-il pas fait allégeance à
Ferdinand VII en 1814 ? Puis, ne s'était-il pas dressé contre lui ? Enfin,
avant de capituler honteusement en novembre 1823, n'avait-il pas promis aux
Catalans de mourir pour la patrie plutôt que de se soumettre à la tyrannie28
?
Couard et parjure, Espoz y Mina est aussi pour notre
colonel, le responsable du fiasco de l'expédition lancée à la mi-octobre
1830. À l'en croire, Mina projetait d'instaurer sa propre dictature en
Espagne si la tentative de soulèvement libéral rencontrait le succès. Aussi
s'imposa-t-il autoritairement à la tête du mouvement, mais il le fit
échouer par manque de préparation et en donnant des ordres contradictoires29.
Emporté par son ressentiment, Rotalde fait peu de cas de l'attitude des
principaux chefs militaires, Méndez de Vigo, Valdés, de Pablo et Miláns del
Bosch, qui se refusèrent à reconnaître l'autorité de Mina. L'expédition de
Vera commença donc sous de fort mauvais auspices et l'absence de
coordination provoqua de nombreuses désertions30.
Notre colonel omet également de dire que, contrairement à leurs attentes,
les guérilleros constitutionnels n'obtinrent pas l'adhésion de la
population. Isolés et poursuivis par les troupes de Ferdinand VII, ils
furent contraints à se replier vers la France, sans avoir pu dépasser Irún.
En définitive, nous l'avons dit, cette malheureuse aventure eut, pour tout
résultat, le revirement des autorités orléanistes qui retirèrent leur
soutien aux conspirations des libéraux, sonnant ainsi le glas des espoirs
suscités par la Révolution de Juillet.
On l'aura compris, El Dardo est, avant tout, une
machine de guerre contre Mina et Rotalde consacre la majeure partie de ses
articles à l'attaquer et le dénigrer. Malgré sa partialité, il offre ainsi
un précieux témoignage des profondes et cruelles divisions qui régnaient
parmi les Espagnols émigrés.
Peu après son arrivée en Angleterre, Mina avait constitué
une reunión revolucionaria, composée de quelques militaires et
d'anciens dirigeants politiques modérés, tels les ministres Argüelles et
Gil de la Cuadra, afin de reprendre le combat pour la liberté de l'Espagne.
Or, les années passaient sans qu'elle ne parvînt à organiser la moindre
tentative de soulèvement, ni à s'accorder sur une ligne politique31.
C'est pourquoi, en février 1827, dans le but de passer à l'action à la
faveur de la crise portugaise, le général Torrijos forma, avec l'appui
d'Álvaro Flórez Estrada, un autre organisme, la Junta directiva del
Alzamiento de España, plus connue sous le nom de Junta de Londres32.
Commença alors une âpre rivalité entre deux hommes que tout opposait.
Paradoxalement, l'aristocrate et militaire de carrière
José María Torrijos y Uriarte qui, dans sa jeunesse, avait été page à la
cour de Charles IV avant de s'illustrer sur les champs de bataille de la
Guerre d'Indépendance, prit la tête du secteur radical des réfugiés
libéraux, tandis que l'ancien paysan et guérillero Francisco Espoz y Mina
devint le chef des modérés, enclins à transiger avec l'aristocratie
espagnole pour bâtir une monarchie à l'anglaise. D'ailleurs, Mina qui, à
l'instar de nombre d'absolutistes, avait fait fusiller le texte de la
Constitution en mai 1814, et qui espérait être nommé vice-roi de Navarre en
récompense de sa lutte héroïque contre la Grande Armée, n'avait épousé la
cause libérale qu'après avoir vu ses prétentions dédaignées par Ferdinand
VII. Il tenta un coup de force en septembre 1814 et dut se réfugier en
France, où il demeura jusqu'en 1820. Ce ne fut qu'à la suite de cet échec,
qu'il embrassa la cause libérale. Au cours du Triennat constitutionnel, il
occupa diverses hautes fonctions militaires, avant d'être nommé commandant
général de la Catalogne, où il combattit vaillamment contre la rébellion
royaliste, avant de livrer Barcelone au corps expéditionnaire français33.
Il débarqua en Angleterre en décembre 1823, auréolé du prestige d'avoir,
naguère, bravé l'armée de Napoléon, ce qui lui attira un chaleureux accueil
populaire. Il fut également couvert d'éloges par d'illustres
personnalités, tels le duc de Sussex, le propre frère du roi George IV,
l'éminent philosophe et jurisconsulte libéral Jeremy Bentham et les
dirigeants du parti progressiste des whigs34.
Dans ces incessantes activités de conspirateur, Mina entra
en contact avec l'agent secret Juan Olavarría qui, en 1826, se rapprocha du
duc del Infantado et des aristocrates espagnols désireux de convaincre
Ferdinand de libéraliser le régime, pour trouver des soutiens contre les
"apostoliques"35, ces
ultra-réactionnaires qui formeront ensuite le parti carliste. Les
agissements d'Olavarría et l'inefficacité des conjurations ourdies par Mina
achevèrent de discréditer ce dernier aux yeux des libéraux radicaux. De
fait, voulant à tout prix éviter une révolution populaire en Espagne, Mina
préconisait la mise en œuvre du Plan de Cámaras, le projet conçu par
les modérés, pendant le Triennat, de modifier la Constitution de Cadix pour
instaurer un Sénat, garant des intérêts des classes dominantes36.
Pour y parvenir, il se proposait, en cas de triomphe du soulèvement
militaire, d'assumer les fonctions de Dictateur Constitutionnel pendant
quatre ans, puis de promulguer une constitution démocratique qui donnerait
le droit de vote à tout Espagnol sachant lire37.
Certes, Mina s'en tenait, sur ce dernier point, à l'article 25 de la
Constitution de 1812, au terme duquel les pères du libéralisme espagnol
avaient établi qu'à partir de 1830, l'exercice du droit de vote serait
exclusivement réservé à qui saurait lire et écrire. Mais ce n'en est pas
moins une conception singulièrement restrictive de la démocratie, chez un
ennemi déclaré du pouvoir autocratique et chez un homme qui ne pouvait
ignorer que le vaste programme d'instruction rêvé par les députés gaditans
était demeuré lettre morte et que, de ce fait, plus de 90% de ses
compatriotes étaient analphabètes ! Voilà, en tout cas, qui explique les
accusations proférées par Rotalde, quand il taxe Mina de dictateur.
Après l'échec de l'expédition de Vera, les dissensions
reprirent de plus belle entre les émigrés. Les partisans de Mina en firent
retomber la responsabilité sur Torrijos et les siens, en les incriminant
pour couardise et en alléguant que leur défection avait été fatale au
mouvement. Ces derniers se défendirent en arguant qu'ils n'avaient pas à
obéir aveuglement à qui s'était autoproclamé chef des opérations sans leur
aval. Ils déniaient donc toute légitimité au Directorio provisional del
levantamiento de España contra la tiranía, constitué à Paris, en août
1830, à l'initiative des modérés Alcalá Galiano, Istúriz, Cayetano Valdés,
Vicente Sancho et José Manuel Vadillo, et dont Mina avait exigé la
direction à Bayonne, avant de tenter de s'introduire en Espagne. En outre,
s'offusque Rotalde, cet organe, qui prit alors le nom de Junta de Bayona,
avait eu le front de n'offrir au général Torrijos, "le plus
expérimenté et meilleur des militaires, le plus illustre des patriotes"38,
qu'un rôle de simple soldat. Le schisme était alors consommé et ni Rotalde
ni les autres fidèles de Torrijos, n'avaient jugé bon d'aller se faire tuer
au seul prétexte que Mina se croyait autorisé à le leur commander39.
Il était donc impératif de tirer les leçons de ce cuisant
échec et de procéder à une restructuration politique de l'émigration. Pour
cela, les libéraux devaient faire la paix entre eux. C'est là la grande
affaire du Dardo : l'hostilité entre modérés et progressistes doit
cesser, puisque la désunion les condamne à l'impuissance. Pour en finir
avec les cabales entre les partisans de la Junte de Torrijos et ceux de la
Junte de Bayonne, Rotalde n'a d'autre but, en publiant son périodique, que
de convaincre tous les réfugiés d'élire démocratiquement un directoire
unique, dont la légitimité ne pourra ainsi être contestée par quiconque et
qui sera chargé de diriger la lutte contre l'absolutisme fernandin.
Aussi présente-t-il, dans le deuxième numéro du Dardo,
paru en mai 1831, un plan visant à créer une Asociación patriótica de
los emigrados españoles, qui aura pour but de défendre la liberté en
Europe, et tout particulièrement en France et en Espagne. Il invite
l'ensemble des émigrés politiques espagnols à en faire partie et énonce,
avec une rigueur toute militaire, les détails du processus à suivre. Lors
de son inscription, chacun devra voter pour désigner cinq chefs qui
prendront la tête des corps expéditionnaires, quand les circonstances
l'exigeront. Il devra alors se rendre obligatoirement au point de
ralliement qui lui sera indiqué et quiconque n'aurait pas les moyens de
payer son voyage devra le signaler, afin qu'il y soit remédié. Il
conviendra de déclarer son âge et l'emploi occupé en Espagne, pour que les
chefs élus puissent répartir les soldats dans les compagnies, en fonction
de leurs aptitudes. Les émigrés mariés et pères de famille devront dire
quels sont les moyens d'existence de leurs proches et dans quel pays ils
résident. En rejoignant l'association, chacun acceptera implicitement de
commander ou d'être commandé, sans avoir d'autre ambition que la gloire de
servir avec honneur la cause de la liberté. Enfin, tous les membres de
l'association devront se rendre à Paris, pour assister au dépouillement des
votes40. C'était là, sans conteste, un projet
parfaitement démocratique, aux antipodes des intrigues qui avaient, jusque
là, prévalu, entre les réfugiés.
Mais, tout en prêchant ardemment en faveur de la
réconciliation des libéraux, Rotalde ne cesse de tonner contre les modérés.
Dans un article pourtant intitulé "Acto de fe, esperanza y caridad",
il a beau affirmer que les émigrés doivent oublier leurs ressentiments et
renoncer à toute idée de vengeance entre eux, il ne peut s'empêcher de
lancer de cinglantes attaques contre Mina, qu'il juge incapable de
commander et dangereux pour les libertés, contre López Baños qui fut, à ses
yeux, un piètre ministre la Guerre et un général plus lamentable encore,
contre Toreno qu'il accuse d'avoir utilisé la cause libérale dans le seul
but d'assouvir ses ambitions personnelles, contre Istúriz qui n'a su
qu'intriguer et dévoyer les idéaux de la Franc-Maçonnerie, contre Alcalá
Galiano dont les doctrines sont inacceptables, contre Argüelles qui est un
beau parleur, mais n'a jamais défendu la liberté41.
Et, pour qu'il ne puisse subsister le moindre doute, il précise, dans
l'article suivant, que l'union des émigrés doit reposer sur l'égalité et la
tolérance, mais qu'on ne saurait pardonner aux traîtres qui ont ruiné
l'honneur et la liberté de la patrie et qui, loin de s'en repentir, ne
songent qu'à imposer leur autorité aux autres libéraux42.
Dans de telles conditions, il n'est pas étonnant que
l'initiative de Rotalde ait été rejetée par les principaux chefs de file
des modérés. Dans le troisième numéro du Dardo, l'auteur rapporte
que 22 personnalités de l'émigration espagnole résidant à Paris, parmi
lesquelles Alcalá Galiano, Toreno, San Miguel, Gil de la Cuadra, le duc de
Rivas et le général López Baños, déclinèrent son invitation à se réunir
pour discuter de sa proposition43. En revanche,
90 de ses compatriotes, dont Flórez Estrada, Espronceda, Pascual Madoz, les
généraux Castellar et Méndez de Vigo, répondirent à son appel. Ainsi, le 30
mai 1831, ils désignèrent une commission, composée de Flórez Estrada,
Castellar, Méndez de Vigo, Ramón Ceruti et des colonels López Ochoa,
Llinás, Valdés et López Pinto, pour préparer les élections44.
Rotalde, pourtant instigateur de la réunion, fut donc écarté.
Au cours de cette réunion, Flórez Estrada insista sur le
fait que les élections n'auraient de caractère légal que si tous les
émigrés résidant en France et en Angleterre étaient conviés à y prendre
part. Puis il ajouta, non sans lyrisme, que la France, régénérée par la
Révolution de Juillet, devait son appui aux actions que les réfugiés
mèneraient contre la tyrannie, afin de réparer le perfide attentat que le
gouvernement de Louis XVIII avait perpétré contre l'Espagne45.
Cet argument ne manquait pas de cohérence, mais il semble bien éloigné des
réalités politiques et traduit à quel point certains libéraux espagnols se
berçaient encore d'illusions au sujet de la monarchie orléaniste. De fait,
quand l'ambassade d'Espagne et La Quotidienne, l'organe des
légitimistes français, s'indignèrent, le 5 juin, que le gouvernement eût
autorisé des révolutionnaires espagnols à se réunir, Vivien, le Préfet de
Paris, fit savoir à Rotalde que la permission qu'il lui avait accordée le
28 mai était dorénavant caduque46.
Cependant, la hargne avec laquelle l'auteur du Dardo
s'obstinait à pourfendre les anciens dirigeants libéraux ne pouvait que
nuire aux négociations de la commission qui souhaitait obtenir que chaque
émigré participât au vote. Aussi chercha-t-elle à se démarquer du bouillant
colonel en publiant un manifeste dans lequel elle lui contestait la
paternité de l'entreprise et affirmait que l'idée de forger l'union avait
été commune à tous les proscrits et conforme au vœu de chacun47.
Nous épargnerons au lecteur les multiples détails de la longue réplique de
Rotalde, qui se plaint d'être mis injustement au ban de l'émigration. Il
défend son honneur bafoué en alléguant qu'il a été le premier à proposer
l'union, dès l'année précédente dans L'Espagne dévoilée, donc bien
avant l'expédition de Mina. De plus, c'est lui, et lui seul, qui a pris la
décision de réunir ses compatriotes, comme l'atteste l'autorisation qu'il a
obtenue du préfet. Il est donc le maître d'oeuvre de la tentative de
concorde et il n'a publié son Dardo que pour s'en faire le héraut48.
Il ne nous appartient pas d'élucider si notre publiciste était mégalomane
et paranoïaque. Mais, s'il gaspilla tant d'énergie à revendiquer son
initiative, c'est qu'en dépit de ses maladresses, il n'avait pas de souhait
plus cher que la réconciliation des constitutionnels espagnols, en laquelle
il plaçait tous ses espoirs. Aussi fut-il profondément blessé d'être ainsi
repoussé.
Tenu à l'écart de la préparation du scrutin, Rotalde
craint désormais que "la partie saine de l'émigration" ne se
laisse abuser par les intrigues des ambitieux. Toutefois, il respectera le
verdict des urnes et invite tous ses compagnons d'infortune à faire de même49.
Puis, étant donné que ses écrits sèment le trouble parmi les réfugiés,
après la parution du cinquième numéro du Dardo, celui du mois
d'août, il renoncera à "être l'écrivain politique de l'émigration"50.
Ce numéro ne devait jamais voir le jour. L'insuccès de son
périodique, au demeurant assez compréhensible, plongea Rotalde dans de
sérieuses difficultés financières et il dut renoncer à cette entreprise
trop onéreuse51. Il n'annonça donc pas le
résultat des élections, dont le dépouillement eut lieu le 31 juillet 1831.
Elles durent néanmoins le satisfaire sur le plan politique, en dépit de son
amertume de s'être "fait voler son idée" et d'être marginalisé.
960 Espagnols, réfugiés en France, en Angleterre et en Afrique y
participèrent et elles assurèrent le triomphe des progressistes. Flórez
Estrada (868 voix) et Torrijos (823), prirent donc la tête du Comité
Directeur de l'Émigration, assistés de Manuel Flores Calderón (772),
Vicente Cabanilles (447), Ramón Villalba (344), Juan López Pinto (332) et
José María Peón y Mier (312). Istúriz ne remporta que 294 suffrages et Mina
dut se contenter de 17652.
Malheureusement, les rêves d'union firent long feu. Mina
se refusa à reconnaître les résultats du scrutin, fit immédiatement
sécession et forma, dès le 15 août, un comité d'opposition, dans lequel
siégeaient notamment Alcalá Galiano, Gil de la Cuadra et Istúriz53.
Une fois de plus, les Espagnols libéraux se montraient incapables
d'enterrer la hache de guerre et s'entêtaient à perpétuer dans l'exil les
terribles divisions qui avaient amplement contribué à la faillite du
Triennat constitutionnel.
Né d'un constat politique réaliste et clamant l'impérieuse
nécessité de réconciliation, en définitive, El Dardo aiguisa les
tensions entre des libéraux qui se détestaient au moins autant entre eux
qu'ils n'exécraient l'absolutisme. Et davantage encore que la volte-face du
roi-citoyen, il est probable que ces déchirements empêchèrent que ne se
développât en Espagne, dans le sillage des mouvements européens suscités
par la Révolution de Juillet, un courant révolutionnaire susceptible
d'ébranler le trône d'un despote malade et vieillissant, déjà fragilisé par
les querelles de succession.
Mais, en marge de la chronique des dissensions entre
émigrés, El Dardo présente un autre intérêt. Rotalde y livre
quelques unes de ses réflexions sur les remèdes à apporter pour améliorer
le sort de sa patrie et pour y détruire, véritablement et sans compromis,
la société d'Ancien Régime.
Le problème auquel il se montre le plus attaché, c'est
l'urgence d'une meilleure répartition des richesses. Comme tout bon
libéral, il voit dans l'Église la première responsable de la misère du
peuple car elle possède -aux dires de Rotalde, qui force le trait- les
quatre septièmes des terres et des immeubles urbains. De plus, elle fait
accroire aux paysans ignorants que la dîme lui revient de droit divin et
les maintient dans la soumission en prêchant hypocritement que convoiter le
bien d'autrui est un péché54. Forte de sa
puissance économique elle impose sa volonté au pouvoir royal qui,
aujourd'hui, se laisse impressionner. Elle se moque donc du peuple, du roi
et de Dieu lui-même, dont elle invoque le nom pour dépouiller les familles,
en détournant à son profit les testaments des mourants. L'origine de son
immense fortune remonte aux dons qu'elle a reçus des rois lors de la
Reconquête, or ces biens gagnés sur les Maures avaient été confisqués au
peuple espagnol par ces derniers. Le clergé usurpe donc, depuis des
siècles, des richesses qui ne lui appartiennent pas et qu'il doit restituer55.
Un tel discours n'a rien d'une innovation sous la plume
d'un libéral. Il avait déjà été formulé -notamment par José Joaquín Mora
dans El Eco de Padilla- pour justifier la mise en vente des biens
du clergé régulier par le régime constitutionnel. Mais, Rotalde désapprouve
cette réforme menée par les gouvernements libéraux, dont le but essentiel
était d'assainir les finances de l'État et qui profita avant tout aux
classes aisées56. En progressiste qu'il est, il
défend le projet de réforme agraire conçu par les "exaltés", qui
voulaient en faire du peuple le véritable bénéficiaire.
Ce qui est original, c'est qu'avant de conclure à la
nécessité d'une meilleure répartition des richesses, il élabore une
curieuse théorie des climats, par laquelle il explique les malheurs de son
pays. D'après lui, la chaleur du soleil provoque une incessante
fermentation du fluide cérébral des Espagnols, qui leur fait concevoir des
pensées sublimes mais les rend inconstants et incapables de les réaliser.
Les classes populaires, mal nourries, sont particulièrement sujettes à
l'action de ce fluide qui leur émousse l'esprit et en fait un troupeau de
brebis sans défense. Seul un partage plus égalitaire des ressources, en
améliorant la condition des paysans, leur permettra de conjurer ce sort
funeste. Et si ses compatriotes parviennent à se nourrir comme les
Français, l'Espagne, qui est le pays le plus richement doté par la nature,
occupera le premier rang des nations civilisées57.
Il y a là un certain talent d'arbitrista chez notre colonel, qui
fait preuve de plus d'acuité quand il impute à la dîme et aux multiples
contributions le manque de compétitivité des produits espagnols et quand,
résolument étranger à tout esprit corporatiste, il déplore que
l'hypertrophie de l'armée, due à la Guerre d'Indépendance et au
rapatriement des militaires qui servaient en Amérique, grève lourdement le
budget de l'État58.
Afin d'éradiquer, une bonne fois, tous les obstacles à la
prospérité de l'Espagne, au premier rang desquels il place le despotisme et
le féodalisme, et pour parvenir à l'émancipation de l'ensemble de ses
concitoyens, Rotalde ébauche un bref "plan de régénération"
novateur. À l'instar des autres libéraux radicaux, il aspire à un
renforcement de la participation populaire, mais à la différence de la
plupart d'entre eux, il ne fait pas de la Constitution de Cadix l'horizon
indépassable du progrès politique59. Bien au
contraire, il la juge pleine de défauts et néfaste pour le peuple
espagnol. Il réprouve tout spécialement le fameux article XII qui maintient
l'intolérance religieuse et, surtout, il condamne avec vigueur le caractère
illusoire de la souveraineté populaire telle qu'elle fut instituée en 1812.
Certes, tout citoyen espagnol a le droit de vote, mais le système de
suffrage indirect et pyramidal exclut les classes modestes du parlement. Si
le régime constitutionnel avait perduré, estime-t-il, la représentation
nationale aurait été confisquée, tantôt par un concile d'évêques et de
curés, tantôt par un club de démagogues et le peuple aurait, de toute
façon, été la proie des représentants de sa souveraineté60.
Pour garantir l'existence d'une authentique démocratie, Rotalde prône la
mise en place d'un système de "provinces fédérées". Puisque
chaque province espagnole a sa propre langue et ses propres coutumes, seul
le fédéralisme permettra au peuple de défendre ses droits, en lui donnant
la possibilité de débattre des lois qui devront le régir. C'est donc là,
pour l'auteur du Dardo, le moyen le plus sûr d'établir un contrôle
populaire sur les pouvoirs constitués. À l'échelon fédéral, le gouvernement
sera exercé par des députés réunis au sein d'une diète, présidée par un roi
qui incarnera l'unité du pays61. Rotalde ne dit
rien des modalités électorales, mais on devine aisément qu'il ne peut
s'agir que d'élections au suffrage universel direct. On comprend aussi que
c'est une monarchie quasi républicaine qu'il appelle de ses vœux car, dans
son projet, la figure du roi-président n'a d'autre finalité que d'éviter
les rivalités et tous les désordres qui en découlent dans les républiques
où la présidence est renouvenable62. Notre
publiciste ne précise pas non plus si ce monarque, manifestement sans réel
pouvoir, appartiendrait à la dynastie des Bourbons, mais cela semble bien
peu probable. En tout cas, puisque les Espagnols, asservis par la tyrannie,
ne peuvent faire advenir ce système rêvé par Rotalde, c'est aux émigrés
qu'il incombe de les libérer et de régénérer la patrie63.
Ils porteraient donc une lourde responsabilité s'ils ne parvenaient à
s'entendre pour élire démocratiquement l'organe chargé de mener la
révolution.
Assurément, Rotalde, éternel guérillero de la plume, agace quelquefois par
sa perpétuelle agressivité et ses jugements à l'emporte-pièce mais, s'il
est toujours prêt à en découdre, c'est qu'il est avant tout un démocrate
sincère et intransigeant, animé par un réel enthousiasme révolutionnaire.
Il est l'un des rares représentants de l'aile avant-gardiste du libéralisme
espagnol qui, profondément déçue par le modérantisme centralisateur des
gouvernements du Triennat, ouvrira la voie au républicanisme fédéral.
Bien que notre colonel desservît involontairement la cause
des libéraux en étalant au grand jour leurs discordes, les absolutistes
espagnols trouvèrent tout de même son périodique suffisamment gênant pour
que l'un d'entre eux lui adressât, en juillet 1831, une réplique intitulée
Dos palabras al autor del Dardo64.
L'essentiel de cet opuscule, dépourvu de tout argumentaire idéologique -et,
aux dires de Rotalde, commandité par Ferdinand VII en personne65-,
se résumait à réfuter les accusations de parjure lancées contre le roi dans
El Dardo, en arguant que Sa Majesté avait, à bon droit, aboli le régime
libéral en 1823, puisque le serment de fidélité à la Constitution lui avait
été extorqué sous la contrainte en 1820. Ensuite, l'auteur concluait en
invectivant Rotalde, à qui il reprochait de vouloir le rétablissement du
gouvernement constitutionnel, alors qu'il s'était avéré désastreux pour
l'Espagne66.
Les dernières années de Rotalde furent misérables.
Soucieux des brimades infligées à sa femme et à son fils en Espagne,
souffrant d'anciennes blessures dont les douleurs étaient ravivées par ses
conditions de vie extrêmement précaires, il ne cessa de quémander des
secours extraordinaires, en sus de l'indemnité journalière de 2, 00 francs
qu'il percevait en tant qu'ancien prisonnier de guerre67.
Et, surtout, il insistait pour que lui fussent restitués les manuscrits qui
lui avaient été confisqués en 1824 et dont il avait besoin pour composer un
traité d'art militaire. Les autorités orléanistes firent preuve de
sollicitude et se montrèrent disposées à aider un homme "estimable
pour son amour de la liberté et ses connaissances qu'il cherchait encore à
faire tourner au profit de son pays"68.
Néanmoins, les sentiments de commisération s'effacèrent devant la froideur
calculatrice de la raison d'État lorsque, en février 1833, le chargé
d'affaires espagnol, sachant que Rotalde s'apprètait à faire paraître un
libelle intitulé Crimes de Ferdinand VII, pria le gouvernement de
Louis-Philippe de lui en interdire la publication. Alors,
"conformément aux liens d'amitié qui subsistaient entre Paris et
Madrid, aux égards que les gouvernements se devaient entre eux et aux
intérêts de réciprocité de la France, qui pourrait se trouver dans le cas
de présenter au cabinet espagnol des réclamations analogues", le
ministère de l'Intérieur somma le colonel de renoncer à son projet, sous
peine d'expulsion69.
Deux mois plus tard, Rotalde mourait à Paris, dans le
dénuement, et sans avoir eu la satisfaction de voir sa patrie libérée de
l'absolutisme. Mais, à n'en pas douter, il n'aurait pas manqué de
ferrailler contre le libéralisme frileux qu'institutionnalisa le Statut
Royal de 1834 et qu'il avait lucidement vaticiné, quand il affirmait
que le triomphe des libéraux modérés conduirait à l'implantation d'un
système "monarcho-constitutionnel-féodalo-catholico-aristocratique"70.
Notes
1- Vauchelle, Aline : Les
Ouvrages en langue espagnole publiés en France entre 1814 et 1833,
Publications de l'Université de Provence, 1985, p. 217 ; voir également
Gil Novales, Alberto : Diccionario biográfico del Trienio Liberal
(désormais DBTL), Madrid, Ediciones El Museo Universal, 1991
2- Vauchelle, Aline : Op. cit,
p. 219
3- El Dardo, París, Imprenta
de Decourchant, 1831, in-8°, 264 p ; cote Bibliothèque Nationale de France
(désormais B. N. F.) : 8-OD-18
4- Op.cit : n° 1, p.
59
5- Gil Novales, Alberto : DBTL
6- Police Générale : Réfugiés
espagnols, 1822-1835 ; dossiers individuels, Archives Nationales de
France (désormais A. N. F. ) : cote F7 11985
7- Ibid.
8- Ibid.
9- Lloréns, Vicente : Liberales
y románticos. Una emigración española en Inglaterra (1823-1834),
Madrid, Castalia, 1979, p. 65
10- Ibid., p. 199 : "A
la obra de Rotalde, le ocurre lo peor que puede ocurrirle a una obra
satírica y de escándalo, y es que se cae de las manos".
11- Santiago y Rotalde, Nicolás :
L'Espagne dévoilée ou mémoire sur l'Espagne dans sa présente crise
politique, Paris, 1830, Gaultier-Laguionie imprimeur, in-8°, 71 p ;
cote B. N. F. : 8-OC-1003
12- Ibid., p. 69
13- El Dardo, n° 1,
p. 2 : "Política es ser constitucional a medias, política es ser
republicano realista, …política es perseguir a propios y favorecer
contrarios, y política es en un pueblo libre armar a déspotas y desarmar
víctimas.
Tanto galimatías hace espinosa
la carrera del escritor periodista que narra sucesos del día, y aún más
cuando las leyes no le protegen : leyes digo, pues ¿ qué valor o
independencia ha de tener el publicista para atacar los vicios del poder o
de la sociedad cuando, para las fianzas exigidas por la ley, obligan a que
se asocie el comercio a las letras? Por esta causa, un autor de periódico
no es libre, puesto que ha de consagrar sus tareas al tanto por ciento de
los capitales invertidos en su fianza …¡ Y cuán funestos al género humano
los errores que se propagan por medio de una prensa sumida (sic) a
la venalidad mercantil, a la fuerza del poder y al cálculo de ricos y
señores."
14 - Bulletin des Lois du
Royaume de France, 1830, 9e série, Tome I,
Paris, Imprimerie Royale, p. 119
15- Ibid., 1828, 8e
série, Tome IX, Paris, Imprimerie Royale, p. 33
16- El Dardo, n°1, p. 18 &
21
17- Lloréns, Vicente : Op. cit.,
p. 23
18- Ibid., p. 105
19- El Dardo, n° 1, p. 5-10,
20- Ibid., n° 2, p. 115-122
21- Ibid., n° 4, p. 257-259
: "La policía doméstica está administrada por los obispos y llevan
una noticia circunstanciada de lo que en el seno de cada familia se pasa
(sic). Los criados y criadas son los espiones (sic), y los
confesores los comisarios de policía : y así sin gasto ni dispendio tiene
el clero una lista de los hombres de ideas liberales o irreligiosas de cada
pueblo, y estas listas están preparadas para un caso de urgencia, que es
decir para asegurar el golpe en la san Bartelemi proyectada en caso de una
excitación del gobierno.
Al mismo tiempo, Fernando está
observado por los que él cree de su mayor amistad y confianza, y sus días
están pendientes de la voluntad del capítulo dictador del ángel
exterminador.
La milicia realista cuenta en
su seno más de un tercio de devotos asalariados para pedir la inquisición
en el momento que el rey ceda o se adhiera a la más mínima concesión
liberal."
22- Ibid., n° 1, p.13 &
n° 3, p. 139 : "Enemigos no hallé, lo que tuve en abundancia fueron
traidores que entregaron a los inocentes como a rebaño de corderos. No son
soldados, son doblones los que, formados en hileras o columnas, dieron las
batallas en España."
23- Gil Novales, Alberto : El
Trienio liberal, Madrid, Siglo Veintiuno Editores, 1980, p. 57-58 ;
voir également Artola, Miguel : La España de Fernando VII, Madrid,
Espasa, 1999, p. 655-656 et Lloréns, Vicente : Op. cit., p. 16
24 - Artola, Miguel : Op. cit.,
p. 657
25- Gil Novales, Alberto : DBTL,
p. 212
26- El Dardo, n° 1, p. 31-33
: "Mina se revistió de un prestigio mágico al llegar a Inglaterra…
Inglaterra le recibió después de capitulado é Inglaterra, confundiendo al
vencedor con el vencido, le recibió en triunfo sin echar de ver que
ejércitos, provincias y plazas habían sido entregadas por él, al enemigo de
la liberal España.
Error tan grande fue nacido de
que en Inglaterra había resonado el nombre de Mina "como el solo y
único que se preparaba a dar un día de gloria a la España"
(palabras de la proclama de Mina en Cataluña ; note de Rotalde)
27- Ibid., n°1, p. 17-18 &
33
28- Ibid., n°1, p. 34 :
"Juró y prometió a la regencia defender y guardar la Constitución del
año 12 y, acto continuo, mandó una misión a Fernando para reponerle en el
poder absoluto... También juró y prometió al rey sumisión y, a los pocos
días, pasó en posta a dar un asalto a la plaza de Pamplona para vengarse y
alzarse contra él…También juró y prometió a Fernando VII sumiso
arrepentimiento y fue después a tomar parte en la sublevación del año
1820... También juró y prometió a los catalanes "morir en las aras de
la patria antes que sucumbir a la tiranía" y, para capitular, se subió
al fuerte y amenazó al pueblo que se quiso defender"
29- Ibid., n° 1, p. 24-28
30- Artola, Miguel : Op. cit.,
p. 729
31- Ibid., p. 726
32- Gil Novales, Alberto : DBTL
; voir également, du même auteur : Del Antiguo al Nuevo Régimen en España,
Caracas, Academia Nacional de la Historia, 1986, p. 180
33- Gil Novales, Alberto : DBTL
34- Lloréns, Vicente : Op. cit.,
p. 92-93
35- Gil Novales, Alberto : DBTL
36- Gil Novales, Alberto : Del
Antiguo …, p. 207
37- Lloréns, Vicente : Op. Cit,
p. 102
38- El Dardo, n° 2, p. 102 :
"Este plan patriótico era deseado de todos, pero la ambición de mandar
y las intrigas de aquellos que ya nos habían perdido una vez, hicieron que
se les extraviasen las ideas, hasta el punto de que cada cual se tuviese
por héroe antes de hacer ninguna heroicidad : de modo que ya no hubo
respeto al mérito, a la experiencia ni al saber y al mejor militar, al más
esclarecido patriota se le ofrecía por todo empleo una plaza de soldado."
39- Ibid., n° 2, p. 104
40- Ibid., n° 2, p. 106-108
: "Como no es fácil prever los casos y sucesos que hayan de llamar
al emigrado español a la lid contra los enemigos de la libertad europea, o
de los de la patria, es debido se concierte un plan para ser útiles y
organizar una masa informe que de nada sirve en el día.
Por eso y para eso, una
asociación patriótica de los emigrados debería hacerse bajo la protección
del gobierno francés y reglas siguientes :
1°- Todo emigrado español por
causas políticas, de la clase y condición que sea, está invitado a
inscribirse en la asociación patriótica que tiene por objeto servir la
causa general de la libertad cuando fuese amenazada en Francia y cuando la
España pueda proclamarla.
2°- Todo individuo, al
inscribirse en la lista, deberá dar su voto por cinco jefes que hayan de
mandar el cuerpo o cuerpos que se hubiesen de formar de los asociados en
caso de necesidad.
3°- Todo individuo, al
inscribirse, quedará obligado a reunirse al lugar que se le señale como
punto de reunión, declarando al mismo tiempo si puede costear por sí los
gastos de traslación. Y, si su situación no lo permite, agregará la
cláusula de "estar pronto a presentarse donde se haga la reunión,
siempre que se le faciliten los medios".
4°- Todo individuo, al
inscribirse, declarará su edad y empleo en España, para que los jefes que
fueren elegidos puedan hacer la clasificación y distribución en sus
compañías, con exclusión de los que no deban servir como militares, por su
edad, achaques o carácter.
5°- Todo individuo, al
inscribirse, declarará su estado y si tiene mujer e hijos, cuáles son los
medios que tiene para asegurarles su existencia y país donde han de residir.
6°- Todo individuo, al
inscribirse, se someterá a mandar y ser mandado, sin más ambición que la
gloria de servir con honor la causa de la libertad.
7°- Todo individuo inscripto
(sic) concurrirá como socio a la junta que se convoque para el
escrutinio de los votos para jefes."
41- Ibid., n°3, p. 144-147
42- Ibid., n° 3, p. 149-153
: "Por tanto la unión ha de ser para recuperar el honor perdido, la
unión ha de ser para el bien y no para el mal. Y jamás la unión ha de ser
para restablecer el poder de aquellos hombres que estuvieron unidos para
privarnos de una patria que han hecho desgraciada… Quieren volver a mandar,
y quieren volver a despreciar y perseguir a los que, con más inteligencia y
patriotismo que ellos, hacen oposición a sus cábalas."
43- Ibid., n°3, p. 184
44- Ibid., n°3, p. 200
45- Ibid., n°3, p. 193 :
"... A pesar de los errores que hayan cometido los encargados de
sostener el sistema constitucional, es innegable que nuestra libertad no
hubiera sido destruida, a no haber sido por las intrigas y esfuerzos
escandalosos de la Santa Alianza, de la que fue ciego instrumento el
gobierno de Luis XVIII. Admitido el dato notorio de que, de parte de éste,
ha habido contra la nación española un atentado que le causó, y le está
causando, los más graves perjuicios, es evidente que ésta tiene un derecho
indisputable a reclamar del gobierno de la Francia actual, es decir de la
Francia que tanto simpatiza con la civilización de la Europa, y que por su
propio bien tanto se debe interesar en la libertad de las demás naciones,
la completa reparación del atentado nacional más pérfido que se ha cometido
en nuestros días, sin que se pueda alegar por el actual gobierno no haber
sido él el autor del atentado, pues que los gobiernos, igualmente que los
individuos, heredan beneficios y cargas."
46- Ibid., n° 4, p. 222-224
; voir également Police Générale : Réfugiés espagnols…, cote A. N.
F. : F7 12077, dossier n° 70
47- El Dardo, n° 4, p.
231-235
48- Ibid., n° 4, p. 236 &
241
49- Ibid., n° 4, p. 252-256
50- Ibid., n°4, p. 254, 256,
263
51- Police Générale : Réfugiés
espagnols…, cote A. N. F. : F7 12077, dossier
n° 70
52- Ibid., cote A. N. F. : F7
12083 ; également cité par Gil Novales, Alberto : Del Antiguo…, p.
216
53- Gil Novales, Alberto :
Ibid., p. 217
54- El Dardo, n° 3, p.
156-157 : "El clero declara pertenecerle de derecho divino los
diezmos y primicias, y se apropia el diezmo de todas las producciones de la
tierra, sin rebajar siquiera el valor de las simientes y de la labranza… ¿
Y, cómo el clero, siendo tan rico, hace llevar al pueblo español un yugo
tan pesado ? ¿ Es acaso por fanatismo ? No : es que derramando una parte de
su colosal riqueza, entretiene al pueblo, a fin de mantenerle en una
dependencia ominosa, coloreada del precepto moral "de no desear los
bienes ajenos."
55- Ibid., n° 4, p. 210-214
: "El clero español, que es inmensamente rico, es sutil, astuto ...
y se burla del pueblo, del rey y aun de Dios mismo, cuyo nombre invoca para
sus robos, estafas, crímenes y delitos que horrorizan al género humano….
Tantos bienes acumulados en las manos del clero son robos hechos a la
sociedad por la fuerza y el engaño.
Fuerza fue la donación de los
Reyes Católicos que reconquistaban de los Moros lo que los Moros habían
quitado a los Españoles. Y como es evidente que el terreno del suelo
español no pudo venir de África con los Moros, al expulsarlos no se pudo ni
debió dar por decomiso las campiñas y haciendas que se dieron al clero,
frailes y monjes, que no tenían más derechos que los de la fuerza y
arbitrariedad de los reconqusitadores.
Engaños son las cláusulas
testamentarias arrancadas de los ricos españoles espantados de visiones
infernales y sugestiones y amenazas de los eclesiásticos que rodean el
lecho de muerte de todo Español.
Los bienes y riquezas del clero
son, pues, la legítima propiedad del pueblo, robado de todas maneras. Por
esta razón deben volver al pueblo y no al gobierno, ni a la deuda pública
como por cábala y monopolio se hizo en tiempo de la constitución en España."
56- Ibid., n° 4, p. 212
57- Ibid., n°4, p. 204-209 :
"En España, donde el sol parece que se aleja un poco para recuperar
fuerza y volver con más vigor a vivificar la naturaleza, vemos que los
seres racionales nacen, juvenecen y envejecen produciendo ideas que nunca
se reconcentran en un punto, pues que el sol tiene en continua fermentación
el fluido cerebral de su carácter e inteligencia. Es decir que los
pensamientos son sublimes, pero vagos y de ejecución irrealizable, en razón
a que la fecundidad de ideas fatiga la imaginación y no deja medio de
examinar los objetos. De esta irreflexión, ha resultado siempre el mal del
pueblo español, pues nunca ha habido acorde y armonía para conjurar al
destino que parece conducirle a todas las miserias humanas, sin embargo de
ser el país más rico de la naturaleza … Así, el pueblo español está
condenado, por su carácter o genio, a sufrir toda especie de adversidades,
pues las láminas de su imaginación se vuelven de revés con la irritación
del sufrimiento y la miseria, que acrecientan el volumen del fluido
cerebral, que embota sus sentidos y hace de los seres un rebaño de ovejas
que devora el monstruo que se dice dueño y señor de la España.
Ora pues, si el fluido del
carácter o genio es una materia existente en nuestros cuerpos, debemos
corregir sus vicios e impedir que la debilidad ocasionada por la miseria
acreciente el volumen de ese fluido operante sobre la imaginación de los
seres. El medio no puede ser otro que el de dividir la riqueza del país y
que, dejando de ser pobre la masa del pueblo español, aminore el fluido
cerebral funesto al destino de los hombres…
Que la miseria y privación de
alimentos sanos y nutritivos hace decaer la naturaleza es evidente, que la
miseria debilita, es también evidente y que la debilidad ataca el cerebro
hasta privar de razón… Luego si el pueblo español, siendo extremadamente
pobre no puede alimentarse bien, desfallece, decae, y su debilidad
alterando su cerebro, deja de ver los objetos tales como ellos son en sí.
Obtenga los medios de mejorar su suerte, viva el hombre y se alimente como
el Francés, y su imaginación en reposo le dejará meditar sobre los medios
de ocupar el primer puesto entre las naciones civilizadas."
58- Ibid., n°3, p. 158-159
59- Sur ce sujet voir Fuentes, Juan
Francisco : "El liberalismo radical ante la unidad religiosa
(1812-1820)" in Libéralisme chrétien et catholicisme libéral en
Espagne, France et Italie dans la première moitié du XIXè siècle,
Publications de l'Université de Provence, 1989, p. 134-139
60- El Dardo, n°2, p. 89
61- Ibid., n° 2, p. 90-91 :
"Queda, pues, probado que lo pasado no tiene nada de bueno que ofrecer
a la España, para su regeneración. Es necesario algún sistema conveniente a
la reunión de los miembros del cuerpo social y, todo bien calculado,
resulta que este sistema no puede ser otro que "el de provincias
federadas", puesto que cada provincia española tiene su idioma,
vestimenta y costumbres diferentes…El fin es dar vida a la España, dando al
pueblo el ejercicio de sus derechos, dejándole el examen y discusión de sus
leyes…
Y este orden de gobiernos
parciales, imprimirá una fuerza considerable al gobierno central, compuesto
de una dieta en la que los diputados serán los elementos constitutivos.
Este gobierno directivo tendrá por presidente un rey, a fin de ligar las
partes evitando las discordias y pretensiones de los hombres a la
presidencia amovible de las repúblicas."
62- Ibid., n°2, p. 91
63- Ibid., n°2, p. 92-94 :
"Mas, para llegar a obtener estas ventajas, es preciso crear una
fuerza matriz que pueda demoler y fabricar : un tal poder de regeneración
se llama fuerza directiva, pero esta fuerza no ha de ser arbitraria, los
derechos sociales inscriptos (sic) al pacto fundamental de la
familia deben imprimirle el sello de la justicia y de la legitimidad. Así
es que la más delicada operación al trastorno de un sistema es la formación
del órgano principal que ha de dar vida a las partes combinadas para la
regeneración del Estado…
La España, guardada por una
furibunda rabiosa facción, gime bajo el cetro de hierro de un tirano que,
con ojos de lince, escudriña hasta las más domésticas y privadas acciones
de sus vasallos. En este estado, no es posible que los habitantes del país
tomen parte a la creación del poder constitutivo de su libertad. Es, pues,
a los emigrados a los que corresponde elegirle y formarle, vista la
libertad de que gozan y el derecho que les compete de representar a la
parte oprimida del cuerpo de que son miembros… Los Españoles arrojados del
suelo español como enemigos del absolutismo, son los que deben crear el
poder directivo de la regeneración de la patria."
64- Vauchelle, Aline : Op.cit,
p. 220
65- El Dardo, n°4, p. 259 &
264
66- Dos palabras al autor del
Dardo por un español imparcial, París, Imprenta de Julio Didot Mayor,
1831, 60 p ; cote B. N. F. : 8-OC-1005
67- Police Générale : Réfugiés
espagnols…, cote A. N. F. : F7 12077
68- Ibid.
69- Ibid.
70- El Dardo, n°4, p. 255 :
"Si salen elegidos los que, con dinero suyo o ajeno, se han hecho un
círculo de partidarios, es constituir en mercenaria la masa de la
emigración, que representará tantos valores en el mercado liberal como en
el del despotismo. Por este medio, llegarán Wellington y la corte de España
a meter a los emigrados en un cedazo, donde sean cernidos los menudos y
queden los más gordos, que en todo trance, sirvan de semilla al plantío de
un sistema monárquico-constitucional-estamentario-católico-aristócrata de
España."
Pour citer cet article
Aline VAUCHELLE . «EL DARDO, PÉRIODIQUE BRÛLOT LANCÉ PAR LE COLONEL LIBÉRAL NICOLÁS SANTIAGO Y ROTALDE, 1831». El Argonauta Español,
Numéro 2 - 2005 http://argonauta.imageson.org/document48.html
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