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Elisabel LARRIBA , Université de Provence
U.M.R. TELEMME
Le clergé et la presse dans l'Espagne de l'Ancien Régime
Résumé
Contre toute attente la presse des
Lumières suscita un vif intérêt au sein du clergé séculier et régulier.
Ainsi nombre d'ecclésiastiques s'abonnèrent à un ou plusieurs journaux,
allant parfois jusqu'à se découvrir une véritable vocation de publiciste.
Par ailleurs, cette presse, porte-parole des inquiétudes et des aspirations
de toute une société, emblématique d'un siècle qui (comme le soulignait
Joël Saugnieux) « fut parfois le siècle des églises sans chrétiens mais
également celui des chrétiens sans église » ne pouvait demeurer muette
face aux attaques que subissait alors l'Eglise, en proie à la vindicte des
défenseurs d'une religion des Lumières. Cet article, qui s'ouvre sur une
présentation des principales revendications de ces derniers, analyse les
relations entre presse et clergé en se centrant, d'une part, sur le
traitement de la critique religieuse dans la presse de l'époque (et
notamment dans le célèbre El Censor) et, d'autre part, sur les
ecclésiastiques qui pratiquèrent le journalisme, contribuant parfois avec
brio à l'éclosion d'une presse moderne et de qualité, détruisant ainsi
l'image stéréotypée d'un clergé sclérosé et réactionnaire.
Extracto
Contra toda espera la prensa ilustrada
suscitó un fuerte interés entre el clero secular y regular. Numerosos
eclesiásticos se suscribieron a uno o varios periódicos y no pocos se
descubrieron una auténtica vocación de publicista. Asimismo, esa prensa,
portavoz de las aspiraciones y de las inquietudes de toda una sociedad,
nacida en un siglo que (como subrayaba Joel Saugnieux) “fue a veces un
siglo de iglesias sin cristianos pero también de cristianos sin iglesia”,
no podía quedar impasible ante los ataques que padecía por entonces la
Iglesia por parte de los defensores de una religión de las Luces. Este
artículo, tras exponer las principales reivindicaciones de los mismos,
analiza las relaciones entre prensa y clero, centrándose, por una parte, en
el trato de la crítica religiosa en varios periódicos de la época (en
particular en el famoso El Censor) y, por otra parte, en los
eclesiásticos que se dedicaron al periodismo y contribuyeron a menudo a la
emergencia de una prensa moderna y de calidad, lo que destruye por completo
la imagen estereotipada de un clero inmovilista y sumamente conservador.
Abstract
Contrary to all expectations, the press
of the Enlightenment caused a deep interest within the secular and regular
clergy. Thus a great number of ecclesiastics took out a subscription to one
or several newspapers, finding even sometimes a real vocation of publicist.
Besides, this press, representing the concerns and the yearnings of a whole
society and which was emblematic of one century which “was sometimes the
century of churches with no Christians but also that of Christians with no
church” (as Joël Saugnieux emphasized) could not remain silent facing the
assaults that the Church was suffering at that time, prey to the
vindication of the supporters of a religion of the Enlightenment. This
article, which opens on a presentation of their main claiming, analyses the
relationships between the press and the clergy and focuses on the one hand
on the treatment of the religious critic in the press of that time (and
more particularly in the famous El Censor) and on the other hand on
the ecclesiastics who practised journalism, contributing sometimes
brilliantly to the birth of a modern and high quality press, dashing thus
the stereotyped image of a rigid and reactionary clergy.
Texte intégral
L'un des constats les plus surprenants (ou plutôt, des plus inattendus) que
nous avons été amenée à dresser dans notre thèse a été la part relativement
importante que constituait le clergé parmi le public de la presse en
Espagne à la fin du XVIIIème siècle1.
Si maints curés de campagne, arguant de difficultés financières réelles ou
feintes, ont tenté d'échapper à l'obligation d'abonnement au Semanario
de Agricultura y Artes dirigido a los Párrocos que voulait leur imposer
le Prince de la Paix2,
la presse espagnole de la fin du XVIIIème siècle
comptait parmi ses plus fidèles abonnés nombre de prélats,
d'ecclésiastiques relevant aussi bien du clergé paroissial que de chapitres
de cathédrales ou de collégiales, d'ordres religieux, voire de
l'Inquisition, comme nous avons eu l'occasion de le souligner3.
Mais ce que nous n'avions pas vu alors, c'est que la fascination exercée
sur le clergé par les périodiques fut telle que plus d'un prêtre ou
religieux n'hésita pas à prendre la plume pour devenir soit le
collaborateur occasionnel (mais parfois régulier) de sa revue préférée4,
soit purement et simplement le rédacteur d'un nouveau journal, comme José
María Beristain5,
Pedro Centeno6,
l'abbé Melón7,
ou encore Luis Gutiérrez, qui (comme nous le verrons) jeta aux orties son
froc de trinitaire pour se consacrer (entre autres occupations) à la
Gaceta de Bayona qu'il distribua (tout à fait illégalement) depuis la
France où il s'était réfugié8.
Le fait que bien des prêtres ou des religieux se sentirent une vocation de
journaliste, même si tous ne furent pas autorisés à mener à bien leur
projet, est d'autant plus remarquable que l'Eglise, en tant qu'institution,
et son bras armé, le Saint-Office, furent particulièrement soupçonneux
envers cette littérature qu'ils avaient tant de mal à contrôler. On sait ce
qu'il advint du rédacteur de El Censor, Luis María Cañuelo, et de
celui de El Apologista Universal, Pedro Centeno, que sa qualité
d'augustin ne mit pas à l'abri des foudres inquisitoriales, bien au
contraire. A chaque publication, tout journaliste risquait de « tomber sur
l'Eglise » (dar con la iglesia, pour reprendre l'expression que fait
dire Cervantès à Don Quichotte). Pedro Gatell y Carnicer l'avait bien
compris, lui qui se refusait à émettre la moindre opinion en matière de
religion9,
ne pouvant compter sur les appuis extrêmement solides qui permettaient à
Sebastián Martínez de tenir la dragée haute au fougueux commissaire du
Saint-Office de Cádiz, Pedro Sánchez Manuel Bernal10.
Nulle part plus que dans l'Espagne de l'Ancien Régime, la formule de
Bonald, selon qui « quand on traite de la politique, il faut toujours en
revenir à la religion »11,
ne s'est avérée aussi exacte. On ne saurait donc étudier la presse
espagnole de la fin du XVIIIème sans poser tout
d'abord la question de ses relations avec l'Eglise.
I - VERS UNE RELIGION DES LUMIERES
Dans la société de l'Espagne de l'Ancien Régime, l'étendue de la puissance
de l'Eglise, tant sur le plan spirituel que temporel ou économique, en fait
un véritable Etat dans l'Etat. Cependant, ce bel édifice, que l'on pensait
si solide, que l'on croyait inébranlable, ne fut nullement épargné par les
secousses qui agitèrent l'Espagne de la fin du XVIIIème
siècle. Les lézardes qui se dessinaient alors sur ses murs annonçaient déjà
les bouleversements dont l'Eglise allait être, par la suite, l'objet.
Comme l'a dit Philarète Chasles, « à partir de 1750, tout est ardeur,
mouvement, utopie, espoir, désir, violence, lutte, folie, excès et fureur;
l'homme qui n'osait rien, ose tout et ne recule devant rien... La soif de
rénovation dévore tout »12.
En un siècle qui est celui des Lumières, de la foi en l'homme et la raison,
où l'on remet en question le principe d'autorité au profit de l'esprit
critique, le monde ecclésiastique ne pouvait être laissé pour compte.
Ainsi, l'Eglise devient-elle la cible d'une poignée d'hommes soucieux de
donner à la religion une nouvelle image, celle d'une religion qui concilie
foi et raison, qui est capable de s'adapter aux exigences nouvelles de son
temps. Trop d'historiens, suivant les brisées d'un Meléndez Pelayo, ont
dépeint le XVIIIème comme un siècle impie, en
proie à la déchristianisation la plus acharnée, hostile en tout point à la
religion. Cette vision manichéenne, qui oppose Eglise et Lumières, qui en
fait les pires ennemies, est pourtant bien éloignée de la réalité. Les
travaux effectués sur la pensée religieuse au XVIIIème
par des chercheurs tels qu'Emile Appolis, Joël Saugnieux, Marcelin
Défourneaux ou encore Maria Giovanna Tomsich en ont apporté la preuve
éclatante13.
Ce siècle n'est pas celui où l'on renie la religion, mais celui où on la
repense. C'est certes celui où l'on critique l'Eglise, où l'on met en
exergue ses failles, ses vices, mais cette critique, parfois acerbe, se
veut constructive : il ne s'agit pas de détruire l'édifice religieux, mais
de l'assainir. Ces voix qui s'élèvent pour s'en prendre à une institution
tenue jusqu'alors pour intouchable, sont celles d'intellectuels, d'hommes
de lettres ou de sciences, de politiques et d'ecclésiastiques, qui, à
l'écoute de leur temps, sensibles aux changements qui s'opèrent tant en
Espagne qu'à l'étranger, ne peuvent que constater combien d'abus sont
commis sous couvert de la foi, combien la religion a été, au fil du temps,
adultérée14.
Fervents croyants pour la plupart, leur foi ne fait pas le moindre doute.
Ils croient en Dieu et en sa loi. C'est contre l'Eglise des hommes qu'ils
s'insurgent. Portant l'étiquette de jansénistes, de jansénisants, de
régalistes, d'épiscopalistes ou encore de catholiques éclairés15,
ils n'obéissent pas toujours aux mêmes motivations. En effet, comment
pourrait-on comparer les visées essentiellement politiques et économiques
d'un Campomanes à celles purement spirituelles d'un Tavira? Cependant,
qu'ils servent le Trône ou l'Autel, on retrouve chez ces hommes,
profondément intéressés par les problèmes religieux, les mêmes exigences.
Lorsqu'ils s'en prennent au clergé, aux pratiques religieuses, bien
souvent, les griefs qu'ils formulent à leur encontre sont similaires. Ce
sont ces tendances communes que nous allons ici présenter. Ce tour
d'horizon pourra paraître par trop succinct et de ce fait imparfait, mais
il nous semblait indispensable de procéder à une mise au point, aussi brève
soit-elle, afin de pouvoir apprécier à sa juste valeur la manière dont
cette nouvelle forme de critique religieuse qui s'affirme à la fin du
siècle trouve son écho parmi les lecteurs de la presse.
1°- Les thèmes de la critique religieuse a ) L'Espagne catholique : mythe ou réalité?
L'Espagne se targue d'être, dans l'Europe des Lumières, le bastion du
catholicisme. Mais, une telle prétention est-elle réellement justifiée?
Qu'en est-il exactement de ce catholicisme espagnol? Ceux dont la foi est
demeurée intacte ne peuvent que constater combien au cours des siècles il a
subi d'altérations, et, la vision qu'ils en ont est celle d'un catholicisme
malade, impur et superficiel. Malade, car légion sont ceux qui,
abusivement, confondent foi et pratiques religieuses. Ces dernières sont
ainsi devenues une fin en soi. Elles suffisent, pense-t-on, à garantir le
salut des âmes. On entre ainsi dans un système binaire, fondé sur
l'hypocrisie, où vie sociale et vie religieuse sont dissociées, voire ,
s'opposent diamétralement. La foi, la charité chrétienne, deviennent, pour
le catholique, accessoires. Comme le souligne Emilio La Parra,“le peuple
vit sa foi comme un fait naturel, comme une circonstance dans laquelle on
se trouve sans savoir pourquoi”16.
Rien d'étonnant à ce que, dans une telle situation, de nombreux abus soient
commis lors de la pratique du culte.
En effet, dans une société où le taux d'alphabétisation ne dépasse pas 30%17,
où l'ignorance est mère de toutes les superstitions, où, comme le montre
Teófanes Egido, “l'espace est territorialement dominé par les médiateurs
ecclésiastiques, par les symboles de la réalité surnaturelle, qui donnent
leur nom aux rues, aux places, qui dirigent les mouvements humains”18,
les véritables ennemis de la religion ne sont assurément pas les incroyants
mais les pratiquants d'un faux culte19.
Ce que dénoncent les Jovellanos, les Meléndez Valdés, les Tavira, les
Beltrán, les Climent, et bien d'autres encore, c'est un culte devenu
superstition, des pratiques où le sacré se mêle au profane; en définitive,
une Eglise devenue théâtre. L'irrévérence des fidèles, issus de tous bords,
qui vont à la messe, non par dévotion, mais par curiosité, ou par goût du
“spectacle”, en disent long sur les caractéristiques d'une religiosité
qu'on pourrait qualifier, lato sensu, de populaire. Les fastueuses
processions où l'on danse, où l'on chante, où les scènes de la vie
religieuse font l'objet de grotesques représentations, où tout est sujet à
divertissement, suscitent bien des scandales20.
La multiplication des “miracles fabriqués” auxquels la masse des fidèles
croit aveuglément, tout comme l'idolâtrie vouée aux saints, aux reliques,
aux images qui ornent à outrance les églises, les chapelles et jusqu'aux
maisons, faisant ainsi du culte de dulie un véritable culte de latrie,
soulignent combien est grande la crise des croyances que traverse la
catholique Espagne de la fin du siècle. Mais les fidèles, par leur tiédeur,
par une foi facile et mal comprise, en sont-ils les seuls artisans?
L'Eglise, elle-même, n'y a-t-elle pas une large part de responsabilité?
c ) La religion au service de l'Eglise
En effet, force est de constater que le clergé, dans sa globalité, est loin
d'être irréprochable. La religiosité, voire la moralité de ses membres,
sont bien souvent sujettes à caution. Les critiques qu'il suscite sont de
ce fait multiples.
- Les rapports Eglise / argent
Ce que l'on reproche en tout premier lieu à l'Eglise, c'est une excessive
richesse, qui fait d'elle une véritable puissance économique. Les biens
territoriaux dont elle est détentrice, la dîme, les droits les plus divers
qu'elle perçoit sur les fidèles (messes, baptêmes, mariages,
enterrements,...), les aumônes, les dons substantiels qui lui sont faits,
par des particuliers, ou par des municipalités, lui assurent une rente
annuelle qu'il est difficile d'évaluer avec exactitude mais qui, selon
Desdevises du Dézert, représente plus de 359 millions de réaux21.
Cette somme est d'autant plus colossale que la rente totale de l'Espagne
s'élève, au début du XIXème siècle, à 564 621 40022.
Plus des 2/3 des richesses du pays sont donc aux mains d'une Eglise qui
tend à oublier les origines modestes qui sont les siennes. La répartition
de ces richesses, au sein du clergé, n'est certes pas uniforme. Alors que
certains prélats ont à leur disposition plusieurs millions de réaux23,
certains prêtres perçoivent des rentes qui ne suffisent pas seulement à
assurer leur subsistance. De même, si d'aucuns sont restés fidèles aux
engagements que supposait le sacerdoce, d'autres, oubliant la mission
spirituelle qui est la leur, semblent porter le plus grand intérêt aux
biens temporels. Ainsi, nombreux sont les ecclésiastiques (séculiers ou
réguliers) sur lesquels pèse l'accusation de simonie. Tirant profit de
l'ignorance, de la crédulité des fidèles, ils ont fait de la religion, par
une cupidité et une rapacité qui semblent ne connaître aucune limite, un
juteux et méprisable négoce. Ils ont ainsi jeté les bases d'un système où
la piété de l'individu se mesure à l'étendue de sa générosité envers
l'Eglise, où tout s'achète, y compris le salut de l'âme. Jean Sarrailh dans
son Espagne éclairée cite à ce propos divers exemples. Le
plus édifiant d'entre eux est peut-être celui de ces prêtres sans scrupules
qui, tirant parti de l'effroi qui précède la mort, parviennent à détourner,
à leur profit, les biens du moribond au chevet duquel ils ont été appelés24.
Par ailleurs, la magnificence avec laquelle sont décorés les lieux du
culte, ne fait que conforter l'image d'une Eglise qui, reniant les
principes d'humilité et de sobriété que prône la religion chrétienne, se
complaît, tout au contraire, dans un luxe ostentatoire. Cathédrales,
églises, chapelles, qui renferment parfois des trésors d'une valeur
inestimable, regorgent d'ornements les plus divers qui, bien souvent, sont
du plus mauvais goût. Cette décoration tapageuse et coûteuse, qui tourne en
dérision la religion et suscite de ce fait l'indignation de certains,
émerveille cependant la masse des fidèles. Parfaitement adaptée à
l'imaginaire populaire, s'inscrivant dans une logique du spectacle, elle
garantit, si ce n'est la fermeté des croyances, du moins une assistance
certaine au culte et des profits économiques non négligeables : situation
dont l'Eglise semble pleinement satisfaite et qu'elle ne souhaite nullement
voir changer.
- Le relâchement de la morale
Mais cet attrait inconsidéré pour l'argent, ce goût du faste, cette vanité,
que nous venons d'évoquer, et qui sont parfois poussés à l'extrême, sont
loin d'être les seuls vices d'un clergé qui, à l'évidence, semble compter
parmi ses membres plus d'une brebis galeuse. En effet, loin d'être des
parangons de vertu, bon nombre d'ecclésiastiques s'avèrent incapables de
résister aux plaisirs de ce monde. Amateurs de bonne chère, de bons vins,
ils n'hésitent pas à faire de véritables festins alors même qu'ils viennent
de prêcher l'observance du jeûne. Friands des spectacles les plus divers,
ils ne dédaignent ni le théâtre, ni le bal, ni les concerts, ni même la
corrida, divertissements qu'ils condamnent pourtant ouvertement, car ils
détournent le peuple de ses obligations et favorisent l'oisiveté.
S'insurgeant contre les dangers des jeux de hasard et de cartes, il n'est
toutefois pas rare qu'eux-mêmes s'y adonnent. S'évertuant à dénoncer les
débordements frivoles de la vie mondaine, ils ne demeurent pas davantage
insensibles aux attraits qu'elle offre. L'on retrouve ainsi, chez ces
ecclésiastiques aux principes vacillants, bon nombre des travers qui
caractérisent les « petits-maîtres » de l'époque. Enfin, n'hésitant pas à
rompre le vœu de chasteté qui les lie, certains cultivent, avec brio, le
langage de la galanterie et mènent une existence des plus dissolues où
l'austérité de la vie monacale fait place à la luxure. L'important nombre
d'ecclésiastiques, réguliers ou séculiers, mis en cause par l'Inquisition
pour « sollicitation »25,
l'examen de certains dossiers, où les déviations sexuelles dont il est
question relèvent en fait de la pathologie, témoignent de la misère
sexuelle dont souffre, non seulement une partie du clergé, mais la société
toute entière. En effet, si certains ecclésiastiques abusent de la position
qu'ils occupent pour, lors de la confession notamment, faire au pénitent,
ou à la pénitente, des propositions licencieuses et donner libre cours à
leurs fantasmes, la faible résistance qui leur est opposée, tout comme la
banalisation d'un tel délit, nous montrent clairement que, de part et
d'autre, règnent la même frustration, la même hypocrisie.
On assiste ainsi à un relâchement général de la morale qui gangrène un
clergé devenu, paradoxalement, une menace pour la religion dont il se dit
pourtant le fidèle serviteur. Nombreux sont ceux qui, s'érigeant en modèle,
de par leur fonction, se voulant moralisateurs dans leur prédication,
trahissent en fait, par leurs actes, les principes qu'ils défendent avec
véhémence du haut de leur chaire. Hommes d'Eglise, beaucoup ne le sont
qu'en paroles. Loin d'être au service de la religion, ils ont fait d'elle
un instrument qui leur confère prestige et avantages sociaux. Passés
maîtres dans le maniement de l'hypocrisie, ils abusent de la crédulité des
fidèles à des fins exclusivement personnelles et estiment que l'observance
des pratiques religieuses suffit à les acquitter de la mission dont ils ont
été chargés. Instaurant, de ce fait, une religion non pas de l'être, mais
du paraître, ils contribuent de manière active au développement d'une
religiosité artificielle. Face à un clergé qui partage les mêmes vices, les
mêmes faiblesses que la masse des fidèles, force est de reconnaître que la
crise des croyances qui marque l'Espagne du XVIIIème
siècle n'est pas le seul apanage du peuple. La carence d'une foi réelle,
authentiquement vécue, touche indéniablement les ecclésiastiques et affecte
tout particulièrement les religieux.
En effet, il est bien souvent permis de douter de la sincérité de ceux qui
ont choisi d'entrer dans les ordres. Solution facile pour ceux dont
l'avenir demeure incertain, la religion est fréquemment perçue comme une
échappatoire, comme un simple moyen de subsistance. Elle offre la garantie
d'un salut, si ce n'est spirituel, du moins matériel et suscite de ce fait
bien des vocations. Ainsi, plusieurs politiques, des ecclésiastiques aussi,
s'insurgent contre un clergé régulier devenu tentaculaire26.
Les premiers y voient une masse stérile, économiquement improductive,
parasitaire, qui prive l'Espagne de bon nombre de bras et freine le
développement de la nation; les seconds un corps vicié qu'il convient
d'assainir. Comptant en son sein plusieurs éléments corrompus qui manquent
à tous leurs devoirs et sont, le plus souvent, ignorants et superstitieux,
il ternit l'image même de la religion et offre un terrain propice au
développement du fanatisme religieux.
d ) Une religion qui effraie mais ne convainc pas
Ainsi, ce que les esprits éclairés ne manquent pas de dénoncer c'est un
catholicisme fondé sur la terreur et non sur la foi, c'est un catholicisme
imposé, subi par crainte de l'hérésie et du châtiment encouru en cas de
faute : le pénitent, lorsqu'il se repent, ne le fait pas par contrition,
mais simplement par attrition et l'Eglise, fait significatif, s'en
satisfait pleinement. En effet, l'objectif premier de cette dernière n'est
ni de convaincre, ni de consolider la foi des fidèles afin qu'ils observent
la loi de Dieu et pratiquent la vertu, mais de s'assurer de leur
soumission. Elle a donc réussi à mettre en place un système aux rouages
parfaitement huilés qui, fondé sur la peur, lui permet de contrôler les
consciences.
Elle dispose à ces fins de deux instruments, à l'efficacité reconnue, le
premier étant le tribunal de la pénitence, le second celui de l'Inquisition
: deux tribunaux qui, pareillement, placent l'assemblée des fidèles sur le
banc des accusés. Les rapports Eglise / fidèles sont donc des rapports de
force, de type vassalique, où l'Eglise s'érige en maître spirituel
incontesté, en juge. Omnipotente, soucieuse de préserver les privilèges qui
sont les siens, elle a contribué, voire provoqué, l'émergence d'un
catholicisme intolérant et suspicieux, hostile à tout apport nouveau et, a
fortiori, aux Lumières dont la soif de réforme constitue une menace pour
l'édifice social dont elle est l'une des pièces maîtresses, car remettre en
question la société de l'Ancien Régime, c'est aussi remettre en question
l'Eglise. En fait, sous couvert de veiller à la défense et à la pureté de
la foi catholique, le clergé n'a fait que conforter son pouvoir et
favoriser le développement d'une religiosité factice reposant sur
l'hypocrisie, la crainte et le respect d'une tradition ancestrale. Ainsi,
bon nombre d'ecclésiastiques, loin de contribuer au renom de l'Eglise, loin
de se poser en défenseurs de la religion chrétienne, sont devenus les
principaux agents de la crise des croyances qui marque la fin du siècle.
Cependant, les violentes critiques dont est alors l'objet l'Eglise ne
traduisent nullement, chez ceux qui les formulent, une perte de la foi,
bien au contraire. Face à la déchéance de l'Eglise, elles sont tout
simplement l'expression d'une recherche de Dieu hors des appareils
ecclésiastiques. Elles reflètent l'aspiration à un christianisme éclairé,
épuré, authentique et intérieur. Elles expriment le besoin d'un renouveau
religieux, tant spirituel que pastoral. Comme le souligne Joël Saugnieux le
XVIIIème siècle espagnol « fut parfois le
siècle des églises sans chrétiens mais également celui des chrétiens sans
église »27,
des chrétiens sans église dont la presse se fit bien souvent l'écho.
II - LE CLERGE : OBJET DE LA CRITIQUE JOURNALISTIQUE La presse, reflet des inquiétudes et des
aspirations de toute une société, théâtre d'une fervente critique, tant
sociale que politique, ne pouvait, en aucun cas, demeurer insensible aux
problèmes religieux. En un siècle où l'Eglise traverse une grave crise des
croyances et des doctrines, où la nécessité de sa réforme est au centre de
tous les débats, tant parmi les laïques que parmi les ecclésiastiques, où
la religiosité du peuple est plus que jamais sujette à caution, comment
pouvait-il en être autrement?
L'Eglise, en tant qu'institution, fait
certes rarement l'objet d'attaques directes; cependant, divers journaux,
parmi lesquels se distingue tout particulièrement El Censor, s'en
prennent, avec plus ou moins de virulence il est vrai, au clergé et aux
pratiques religieuses. La presse s'érige ainsi en porte-parole des
chrétiens sans église, des rénovateurs ou bien encore de la minorité
éclairée. Saisir la nature exacte et la portée du message dont sont
porteurs les publicistes, comprendre comment, alors même qu'ils fustigent
l'Eglise, ils ont pu séduire un lectorat ecclésiastique, telles sont les
questions que nous entendons ici développer en étudiant la pensée
religieuse véhiculée par le très célèbre El Censor.
1° - La critique religieuse : une nécessité, un devoir
Face à un catholicisme devenu intolérant et suspicieux, face à une Espagne
où règne la terreur de l'hérésie, où l'ignorance de la masse favorise
l'implantation d'un fanatisme religieux, où tout un chacun devient suspect
aux yeux de son voisin, où l'Inquisition demeure une menace indéniable, la
tâche de celui qui a pris le parti de mettre en lumière les abus perpétrés
en matière de religion est une tâche difficile et périlleuse. « Les
impiétés -dit El Censor- qui lors de ces derniers siècles ont
émaillé de nombreuses oeuvres, ont causé une telle consternation, ont
bouleversé à un tel point quelques hommes pieux, mais par trop
appréhensifs, rendant bon nombre d'entre eux si suspicieux, qu'il n'y eut
plus un livre nouveau jouissant de quelque renom pour lequel ils ne
partissent, pourrait-on dire, en chasse d'impiétés et ne crussent y en
découvrir quelques unes »28.
Quiconque, poursuit-il, peut sans qu'il existe pour autant de preuve
tangible à son encontre, se voir accuser d'hérésie ou d'athéisme et se
rendre ainsi passible de poursuites. En effet, nombreux sont ceux qui, « écoutant
un discours, qu'ils jugent dissonant, ou qui apparaît tout simplement comme
nouveau à leurs yeux, ignorants qu'ils sont en la matière, le qualifient,
sans plus ni moins d'hérétique, sans savoir s'il l'est réellement ou non.
On voit cela tous les jours »29.
Tout sujet traité, aussi anodin soit-il, peut, selon cette logique, devenir
dangereux : « qu'il soit question de Médecine, de Poésie, de Musique, ou
tout bonnement de confectionner des chaussures, peu importe. On ne peut
être assuré de ne rien dire, devant certaines personnes, qui ne soit en
opposition directe avec la décision d'un Pontife ou d'un Concile »30.
Un même discours peut ainsi valoir à son auteur, tour à tour, le
qualificatif de janséniste ou d'ultramontain.
El Censor sait ce qu'il peut lui en coûter de faire triompher la
vérité dans une Espagne, si proche de ce pays imaginaire qu'il appelle
Cosmosia, ce paradis qui sous le joug du mensonge, de l'hypocrisie et
de l'erreur est devenu un enfer. Il sait qu'il y « suffit qu'on
pense qu'il songe à la divulguer [la vérité] pour qu'il soit
poursuivi, et qu'on le fasse taire avant même qu'il n'ait ouvert la bouche »31.
Cependant, Cañuelo (principal rédacteur de El Censor) se considère,
en tant que publiciste, comme un homme au service de sa nation. A ce titre,
il se sent investi d'une véritable mission. Il est, dit-il, du devoir de
tout homme de combattre l'erreur, « de la dissiper, de la réduire à
néant, où qu'il la trouve, quand bien même serait-ce sur l'Autel ou chez le
Prêtre... »32.
Le publiciste, tel qu'il le conçoit, s'érige en « censeur ». Le rôle qui
est le sien, il le définit clairement dans son Discours XCIV, où il entend
démontrer que l'Espagne n'est plus le centre de la religion catholique,
qu'elle n'y a pas conservé sa pureté, que ce n'est là qu'une affirmation
fallacieuse répandue par des auteurs pour qui l'intérêt personnel prévaut
sur celui de l'ensemble.
« Le titre que je me suis octroyé -
dit-il - est assurément celui d'un homme peu contemplatif, qui fait
profession non point de favoriser les erreurs, mais de les combattre de
toutes ses forces, et de dire les vérités aussi âpres et désagréables
soient-elles, pour peu qu'elles soient utiles. Et nul doute qu'aucune ne
l'est plus que celle-ci; car il n'est d'autre cause que l'ignorance que
l'on en a, à l'origine de cet oubli général, de cette indolence dans
l'accomplissement des obligations les plus essentielles. Aussi, bien que ce
soit assurément l'une des plus dures et des plus amères, il est nécessaire
de la dire, non pas à l'oreille, mais à grands cris, cris qui soient
capables de nous tirer de la profonde et dangereuse léthargie dans laquelle
nous sommes plongés »33.
Le publiciste se doit donc de dénoncer les
abus, quels qu'ils soient et d'autant plus lorsque ceux-ci relèvent du
domaine religieux. En effet, confronté à un catholicisme malade dont le
déclin est perçu comme le principal agent de la décadence dont souffre la
société, la critique religieuse devient, pour Cañuelo, et pour d'autres
encore, une nécessité absolue; car du respect de la religion dépendent le
salut et la prospérité de la nation. C'est là une des conditions sine
qua non de la félicité publique. Aussi, cette critique n'est-elle
nullement le fait d'un incrédule ou d'un hérétique; bien au contraire,
c'est celle d'un fervent croyant, d'un homme lucide, profondément consterné
par le triste tableau que lui offre la « Catholique Espagne » de la fin du
XVIIIème siècle; c'est celle d'un homme qui voue
une attention toute particulière aux problèmes religieux qui marquent son
temps et qui, loin de se résigner à une passivité coupable, est soucieux
d'y apporter une solution.
2° - Une critique constructive
Ce sont donc les aspirations d'hommes avides d'un catholicisme éclairé qui
se trouvent exprimées dans El Censor et, de manière plus générale,
dans la presse de l'époque : une presse qui ne se montre tendre ni avec le
clergé, ni avec les fidèles et qui, dans ses articles, fait la part belle
aux questions ayant trait à la religion. La critique du monde
ecclésiastique, des pratiques religieuses, la remise en question de la
religiosité du peuple, ne sont certes pas les seuls sujets qu'embrasse le
très large éventail thématique de El Censor, mais ils y occupent
assurément une place prépondérante. En effet, outre les articles où la
critique religieuse apparaît en toile de fond, 20 des 167 discours publiés
entre 1781 et 1787 y sont entièrement consacrés, ce qui représente près de
12% des textes proposés par le journal. L'importance quantitative accordée
à ces thèmes témoigne ainsi du vif intérêt que leur portent ces publicistes
rigoristes qui, par leurs écrits, s'inscrivent clairement dans la lignée
des jansénistes, des réformateurs de l'Eglise. Leur action présente une
double finalité. Le publiciste est un vulgarisateur : il est celui qui
forge et modèle l'opinion publique, celui qui éduque le peuple, le prépare
aux changements que prône l'idéologie éclairée. Mais il est aussi un
censeur, celui par qui sont dénoncés les abus. Cette ligne de conduite
qu'ils se sont fixée, ceux qui ont mis leur plume au service de El Censor
n'y dérogent pas à l'heure d'aborder un sujet aussi délicat et aussi
brûlant que celui de la religion. Le combat spirituel qu'ils ont entrepris
pour contribuer au retour à un catholicisme pur et authentiquement vécu,
s'inscrit ainsi dans une double perspective. Soucieux de provoquer un
changement des mentalités, qui seul rendra possible l'éradication de
traditions ancestrales, leur objectif est, tout d'abord, de mettre en
évidence les failles du système établi, de ridiculiser des usages qui,
devenus monnaie courante, acceptés ou tolérés par la majorité, fomentés par
bon nombre d'ecclésiastiques, portent grand préjudice à la religion. On
retrouve ainsi dans El Censor tous les thèmes récurrents, propres à
la critique religieuse de la seconde moitié du siècle. Parmi ceux-là, la
dénonciation d'un catholicisme jugé impur et superficiel qui conduit à la
traditionnelle opposition foi externe / foi interne.
Le témoignage que nous livre le Discours XCIV est celui d'un homme qui,
ulcéré, ne peut que constater combien ce catholicisme, dont l'Espagne se
fait gloire, est corrompu :
« Oui messieurs; oui si on réduit le
Christianisme à de simples apparences, si on le limite à l'observance de
quelques pratiques pieuses, à la somptuosité des Temples, au nombre et aux
richesses des Ministres; en un mot à l'exactitude, à l'apparat et à la
magnificence du culte externe; il ne fait aucun doute qu'il ne s'épanouit
nulle part ailleurs comme parmi nous. Mais si la vraie Religion ne se
contente point de ces choses; si loin de s'en contenter elle les a en
horreur, et les tient pour impur fumier, quand elles ne vont de pair avec
l'observance de ces lois que la raison impose et qu'elle confirme; si elle
s'épanouit, non pas là où le plus grand nombre d'hommes se dit chrétien,
mais là où le plus grand nombre observe le Christianisme; ô combien est peu
fondée notre prétention! » (celle d'être le plus catholique des pays)34.
Religiosité artificielle, culte dénaturé,
clergé corrompu, telles sont, nous dit El Censor, les principaux
agents de la crise spirituelle que vit alors l'Espagne, une Espagne où,
trop souvent, la pratique de la religion n'est pas la réponse à une
conviction propre, mais un acte que l'on accomplit soit par crainte, soit,
tout simplement, par respect de la tradition. Le personnage qui nous est
dépeint au Discours IV de El Censor, don Eusebio, est l'archétype
même de ces hommes à la religiosité artificielle qui, catholiques dans la
théorie et non dans la pratique, dissocient vie sociale et vie religieuse.
Issu d'une riche famille, don Eusebio perçoit de conséquentes rentes qui
lui permettent de mener une vie facile, oisive et en tout point
improductive. Véritable parasite de la société, il n'exerce aucune charge
publique, se désintéresse de l'éducation de ses enfants, est incapable de
contribuer au bien d'autrui. En fait, il ignore ce qu'est la charité,
l'amour de son prochain. Pourtant, il est ce que, communément et
abusivement, on appelle un bon chrétien car « il est assuré que
ni le froid, ni la pluie, ni la neige de l'hiver, ni la chaleur, ou le
soleil brûlant de l'été, jamais ne l'empêcheront de prendre sa voiture,
pour entendre chaque jour une Messe... »35.
Comme beaucoup d'autres, de par une foi morte, car sans actes et sans
conviction, il trahit l'esprit même de la religion qu'il dit être la sienne
et dont il se réclame pourtant avec ferveur. Rien d'étonnant à ce que, dans
une telle situation, de nombreux abus soient commis lors de la pratique du
culte. L'Eglise, en fait, est devenue spectacle. Les paroles de l'anonyme
chapelain, présumé auteur du centième Discours, en disent long sur la
déchéance que connaissent les pratiques religieuses à la fin du siècle.
Indigné, dans un premier temps, par les propos tenus par El Censor
lors du Discours XCIV, propos qu'il avait jugés injurieux à l'égard de la
religion, il ne peut que constater, après avoir pris le temps de la
réflexion, combien ils étaient fondés. Il devient alors le porte-parole du
Censor :
« Tout confirme - dit-il - les soupçons
que vous aviez émis lors de ce Discours : tout m'incline à penser que le
Christianisme, loin d'avoir conservé ici toute sa pureté, ne peut se
trouver dans un état plus déplorable (...) il me semble - poursuit-il - que
notre Religion est une Religion de Théâtre, et que nous sommes Chrétiens
tout comme nos représentants sont dans nos Comédies Alexandre ou Séminaris »36.
Ainsi trouve-t-on, au fil des articles, de nombreuses critiques à
l'encontre du trop grand faste lié au culte, un faste amèrement dénoncé
dans le Discours LXXI. El Censor, dans son véhément réquisitoire, ne
condamne pas de manière péremptoire la détention de biens par l'Eglise. Ce
qu'il réfute, en s'appuyant sur les textes patristiques, c'est l'excessif
cumul des richesses et surtout l'utilisation stérile qui en est faite. Car
cet argent, loin d'être utilisé à des fins altruistes, ne sert qu'à flatter
la vanité humaine37.
Ainsi, trop nombreux sont ceux qui oublient les paroles de saint Ambroise
qui disait : « l'Eglise possède de l'or non point pour le garder, mais
pour le dépenser, et pour secourir les nécessiteux »38.
On retrouve cette même recherche d'une pratique religieuse authentique,
dénuée de toute superficialité, à travers la condamnation des atours
grotesques qui ornent certaines églises et qui, dénaturant le culte,
font injure à la religion. La lettre publiée dans le Discours XXIV montre
combien ces pratiques sont répandues et combien le vulgo est hostile
à leur suppression. Son auteur présumé, un dénommé Pedro Camuesa y Machuca,
majordome d'une confrérie religieuse, se plaint en effet de l'attitude
inconsidérée du nouveau prêtre de la paroisse qui, conformément à un édit
récemment publié par son archevêque, « ne veut pas que lors des
cérémonies les plus solennelles, le Temple soit paré des nombreux ornements
pour lesquels la confrérie a dépensé de nombreux deniers; ni que l'on
illumine le haut du Retable; ni que l'on y accroche des lustres; ni que
l'on mette plus de je ne sais combien de lumières lors des principales
solennités; ni d'autres choses du même ordre, ce qui en un mot est tout
comme ne pas vouloir qu'il y ait de Culte Divin dans l'Eglise »39.
Or de telles mesures, soutient le majordome, ne peuvent que causer la ruine
de la confrérie et provoquer une massive désaffection du temple de la part
des fidèles. Force est donc de constater combien le peuple, qui est, dans
son ensemble, fasciné par le caractère merveilleux, voire magique que revêt
le culte, confond abusivement foi et pratiques religieuses, et tend à
s'éloigner de la vraie religion. A la source de ce désaveu d'un culte
authentique, dénué de toute pompe, il n'est d'autre cause, nous dit El
Censor, que la superstition. C'est d'ailleurs là une thématique qui lui
est chère et qu'il développe au travers de quatre articles virulents dont
le premier lui vaudra d'être suspendu par le Conseil de Castille40.
Les ecclésiastiques, s'exclame-t-il, déclament avec frénésie contre
l'athéisme et l'incrédulité, se refusant à voir le danger là où il se
trouve :
« C'est à peine -dit-il-, je le répète,
si j'entends un sermon qui ne contienne d'invective contre les maximes du
siècle des Lumières, contre l'érudition à la mode, contre les philosophes
de notre temps; c'est-à-dire, contre l'athéisme, l'incrédulité, et les
incrédules. Mais je ne me souviens pas, d'avoir jamais entendu prêcher un
seul mot contre la superstition. Pourtant, la superstition, tout comme
l'incrédulité, est un délit contre la Religion, un vice qui, réduisant
cette dernière à de simples extériorités ou apparences, l'affaiblit, la
détruit, la réduit à néant, avec d'autant plus d'aisance, qu'elle affecte
d'autant plus l'imagination, touche d'autant plus facilement les esprits,
et trouve un appui plus ferme auprès de l'ignorance et du penchant naturel
qu'éprouvent la plupart des hommes envers le merveilleux »41.
Ce n'est donc pas contre une poignée
d'inoffensifs incrédules que l'Eglise doit s'acharner, mais contre la
multitude de superstitieux qui, issus de tous bords, peuplent l'Espagne et
fomentent, sans doute inconsciemment, mais inéluctablement et sans coup
férir, la chute du catholicisme. Idolâtrie envers les Saints, les statues;
prolifération de cérémonies apocryphes, irrévérence des fidèles ne sont que
quelques exemples des multiples griefs qui peuvent être formulés à leur
encontre. Ces pratiques superstitieuses ne sont toutefois pas le seul fait
du peuple. La superstition, véritable plaie de la société, est partout,
nous dit El Censor :
« Il existe une autre populace qui
comprend une kyrielle de Grâces, bon nombre de Seigneuries de haut rang, de
nombreuses Excellences, et d'autres titres encore, qui, pensait-on, ne
pouvaient en faire partie; une populace qui se livre à une infinité
d'autres superstitions... »42
El Censor, dont le seul dessein est
la sauvegarde de la religion, n'épargne, dans sa critique ni les uns, ni
les autres. Il sait qu'une telle attitude lui vaudra le désaveu de la
majorité et peut lui causer bien des déboires. Mais, c'est « aux vrais
Chrétiens, aux Chrétiens éclairés” qu'il s'adresse, “à ceux qui ne
le sont pas uniquement parce que leurs parents l'ont été, ou parce qu'on
brûle ceux qui ne le sont pas... »43;
car eux-seuls, sont capables de saisir la portée de son message. « Je
suis sûr - affirmait-il qu'ils me croiront, et me remercieront
d'avoir osé parler haut et clair en des circonstances si critiques, en des
temps où est hérésie tout ce qui n'est aveugle déférence aux opinions les
plus ridicules »44.
A cette minorité éclairée, à cette élite, El Censor ne se contente
point d'offrir une simple critique du système religieux en vigueur. Il
va bien plus loin. La critique à laquelle il se livre, aussi cinglante
puisse-t-elle être, n'est pas une banale diatribe à l'encontre de la
religion. Constructive, elle n'a d'autre but que celui de sauver un
catholicisme malade. Et comment y parvenir, comment trouver le remède
adéquat, si ce n'est par une mise en relief préalable des maux dont il
souffre? En fait, la stratégie adoptée par El Censor est
double. Elle consiste, dans un premier temps, à montrer, en toute
objectivité et sans la moindre complaisance, ce qu'est devenu l'édifice
religieux à la fin du XVIIIème siècle pour
ensuite énoncer ce qu'il devrait être. El Censor est donc celui qui
dénonce le système, souligne ses failles; mais il est aussi et surtout
celui qui propose des mesures de substitution. Dès lors il devient une
menace certaine pour bon nombre d'ecclésiastiques, soucieux de préserver
leurs privilèges, et a fortiori pour l'Inquisition. C'est ainsi que
le Discours LXXV, où il remplit cette double fonction, sera mis à l'Index,
y compris pour les personnes bénéficiant d'une licence pour lire des
ouvrages interdits45.
Dans cet article, où la pensée religieuse de El Censor se présente
sous sa forme la plus achevée, nous est dépeinte la religion d'un peuple
imaginaire, les Ayparchontes, une religion idéale inspirée de celle
que prônait l'Eglise primitive. Le dialogue simulé, qui s'instaure entre
Zeblitz (l'Ayparchonte) et le publiciste, permet ainsi au Censor
de définir les fondements d'un christianisme authentique par opposition à
celui pratiqué en Espagne, qui lui est diamétralement opposé.
Le clergé, auquel les Ayparchontes portent un profond respect, joue
au sein de la société un rôle prépondérant. Il aplanit les différents qui
opposent les particuliers et aucune décision importante n'est prise sans
qu'il n'ait donné, au préalable, son avis. Vénéré par le peuple, il
bénéficie, en outre, d'une confiance absolue de la part des instances
gouvernantes. Cependant, la séparation des pouvoirs est nette. Le clergé ne
jouit pas d'une juridiction propre et toute ingérence de sa part dans le
domaine du temporel est formellement exclue. L'étendue de son champ d'action
est clairement délimitée :
« Ses fonctions se réduisent uniquement
à instruire, persuader, réprimander, offrir les sacrifices et diriger les
cérémonies religieuses; son pouvoir dans le cas d'une résistance publique
et obstinée à ses réprimandes, en ces domaines, se limite, tout au plus, à
exclure le délinquant de la communauté religieuse. Cette peine est certes
la plus terrible qui soit pour les Ayparchontes dont l'intime conviction
est que pèsent sur celui qui en souffre toute sorte de maux après la mort;
cependant elle n'entraîne la perte d'aucun de ses droits en tant que
citoyen »46.
Par ailleurs, les membres du clergé ne jouissent d'aucun privilège
particulier. Il sont soumis aux mêmes règles que l'ensemble des citoyens.
Tenus de se consacrer à leur seul ministère, l'accès aux charges civiles
leur est prohibé et les rentes qu'ils perçoivent, identiques pour tous
(quel que soit leur rang hiérarchique), sont modestes. Elles n'ont d'autre
but que d'assurer leur subsistance et de les maintenir dans une frugalité
en parfait accord avec le vœu de pauvreté inhérent à leur état. Alors que
le publiciste feint l'étonnement à l'évocation d'un système si éloigné de
celui que connaît l'Espagne, Zeblitz souligne que cette volonté affirmée de
restreindre le pouvoir et les privilèges de l'Eglise n'est en aucun cas une
marque de désintérêt ou de mépris envers la religion de la part de l'Etat.
Ce serait là un raisonnement bien simpliste. Ces mesures, bien au
contraire, témoignent du profond respect qui lui est porté et contribuent
au maintien d'une foi intacte en préservant la religion de toute
adultération. Faire de l'état ecclésiastique un état privilégié, le placer
au-dessus des lois, entraînerait une dramatique réaction en chaîne dont
l'aboutissement serait la ruine de la religion. Et le raisonnement que
soutient Zeblitz, devenu le porte-parole de El Censor, s'appuie sur
une logique sans faille. En effet, dit-il :
« suppose que [les législateurs] aient
répandu, d'une main prodigue, sur ceux-ci [les ecclésiastiques] les
exemptions, le pouvoir, les prééminences, les richesses. Qu'arriverait-il?
Les hommes les plus mondains, les plus sensibles aux biens de ce monde, les
plus esclaves de leurs passions, seraient ceux qui produiraient les plus
grands efforts afin de se rendre maître du Sanctuaire, et ils y
parviendraient »47.
Inéluctablement, poursuit-il :
« le luxe, l'avarice, et toute sorte de
désordres s'introduiraient parmi ceux qui recevraient les ordres; et
ceux-là mêmes qui s'y seraient consacrés afin d'assurer leur bonheur
spirituel, auraient tôt fait d'être corrompus, tant par l'exemple des
autres, que par la nature presque irrésistible des richesses et de
l'opulence »48.
Enfin, cette corruption du clergé finirait
par jeter l'opprobre sur la religion elle-même. Car, « quel serait le
sort d'une religion dotée de pareils ministres? »49.
Comment pourrait-on avoir confiance en ceux dont les actes trahissent les
paroles, en ceux qui prêchent une religion dont ils ne respectent pas les
principes les plus élémentaires? Ce processus de dégradation n'est pas une
simple affabulation. Les Ayparchontes, insiste Zeblitz, ont déjà
connu, en des temps lointains et ténébreux, une pareille situation qu'il
est difficile de ne pas rapprocher de celle que connaît alors l'Espagne. « La
religion - dit-il - fut finalement réduite à de vaines pratiques
extérieures, à de frivoles cérémonies, et ses vérités les plus importantes,
sombrèrent dans l'oubli, s'obscurcirent ou bien encore furent réduites à
une vaine théorie, perdant ainsi l'influence naturelle qu'elle exerçait sur
la pureté des mœurs »50.
Cette crise qui n'affecte pas seulement l'Eglise, mais se répercute sur
l'ensemble de la société et provoque un relâchement général de la morale,
est d'autant plus grave, d'autant plus difficile à combattre, que le
pouvoir (civil et ecclésiastique) s'est refusé à voir les véritables causes
du mal. Loin de reconnaître que l'omnipotence de l'Eglise ne témoignait pas
de la force de la religion mais de sa faiblesse, les hommes, à l'instar du
pouvoir, ont poussé l'absurde jusqu'à confondre les symptômes de la maladie
avec des signes de robustesse. C'est ainsi que « plus la religion
courait rapidement à sa perte et plus elle était considérée comme
florissante »51.
C'est cette terrible méprise, si lourde de conséquences, que El Censor
entend dissiper en démontrant que le désaveu dont fait alors l'objet la
religion n'est nullement dû à une perte de la foi parmi les fidèles.
L'Eglise, dont l'attitude trahit les principes mêmes de la religion qu'elle
est supposée servir, est en réalité, il en est convaincu, la seule
responsable de la crise spirituelle dont souffre la nation :
« perdus l'amour et le respect dont
jouissaient les Tosbloyes [les ministres du culte], nous fûmes confrontés
au résultat, mais nous ne vîmes pas ou nous ne voulûmes pas en voir la
cause. Celle-ci étant la corruption qui les avaient gagnés, on voulut
croire que le cœur des hommes s'était durci. On soutint qu'ils étaient
devenus insensibles à la vraie vertu, alors qu'en vérité il n'existait plus
de vraie vertu à laquelle ils puissent être sensibles »52.
A travers cette évocation de la situation
que connaissent les Ayparchontes, le publiciste, qui franchit là un
pas décisif et redouble d'audace, n'hésite donc pas à mettre directement en
cause l'Eglise. Dans plusieurs de ses articles, il avait pris pour cible
les fidèles qui, par la pratique d'un faux culte, par une foi sans actes,
une religiosité artificielle, ternissaient l'image de la religion. Ces
derniers ont assurément contribué de manière active à l'effritement du
catholicisme. Toutefois, leur part de responsabilité s'efface ici devant
celle de l'Eglise, qui seule figure sur le banc des accusés. L'attitude
d'un grand nombre de fidèles face à la religion est certes condamnable,
mais peut-on leur en tenir rigueur, sont-il réellement responsables de
leurs actes? On peut, tout au plus, leur reprocher leur passivité, leur
cécité, parfois volontaire. Car, qu'ont-ils fait, si ce n'est suivre
l'exemple d'un clergé corrompu, se plier docilement au système dont ce
dernier avait jeté les bases? Mais, c'est là une réalité bien difficile à
affronter. Car convenir de la culpabilité de l'Eglise, reconnaître que loin
de préserver la religion de toute altération, elle ne fait qu'accélérer sa
déchéance, admettre qu'elle est le principal agent de la crise spirituelle
dont souffre la société, c'est accepter la remise en question du système
religieux tout entier et, a posteriori, cautionner la réforme de
l'état ecclésiastique. Cette prise de conscience indispensable, il est du
devoir du publiciste de la provoquer; car elle est la condition préalable à
tout changement, un changement qui, pour être efficace, se doit d'être
radical. El Censor, d'ailleurs, ne manque pas d'en préciser les
modalités. C'est ainsi qu'il nous présente, dans ce discours, un véritable
projet de réforme de l'Eglise que nous découvrons à travers celui mis en
pratique par le roi des Ayparchontes. Conscient de la gravité de la
situation et déterminé à redonner à la religion le prestige dont elle
jouissait autrefois, ce dernier a entrepris de couper le mal à la racine.
Sa sagesse, sa lucidité, lui permirent de voir « que si les richesses
des Tosbloyes étaient nuisibles à l'Etat, elles l'étaient infiniment plus à
la religion »53.
Dès lors, deux types de mesures s'imposaient. Les premières devaient
permettre de limiter le pouvoir des ministres du culte au seul domaine du
spirituel, les secondes conduire à une réduction drastique des biens en
leur possession et bouleverser de ce fait l'ordre établi. El Censor
s'érige ainsi en porte-parole des thèses régalistes les plus avancées.
Traduisant les aspirations de ceux qui souhaitent voir mettre un terme aux
multiples ingérences de l'Eglise dans les affaires de l'Etat, c'est une
séparation sans appel entre les pouvoirs et une totale redistribution des
richesses d'une Eglise devenue toute-puissante, qu'il propose. C'est ainsi
qu'à travers le discours tenu par ce monarque imaginaire, dont la politique
religieuse symbolise ce que devrait être celle de tout monarque éclairé, se
dessinent clairement les grandes lignes d'un véritable projet de
desamortización:
« enrichir [les ministres du culte] pour
secourir les pauvres n'est-il pas revenu a créer des pauvres pour que
puissent exister ceux qui leur portent secours? Ces richesses ne
devraient-elles pas avoir d'autres possesseurs qui, en étant privés, se
trouvent aujourd'hui dans la misère? Rendons leur donc, et nous permettrons
que disparaissent les nécessiteux à qui les Tosbloyes viennent en aide, et
bien d'autres encore; et ces derniers, retournant à la vie frugale et de ce
fait exemplaire qu'ils menaient jadis, seront à nouveau vénérés du peuple »54.
Le souverain des Ayparchontes eut
le courage de mener son projet à terme. « Mais combien il dut faire
preuve de sagesse pour maîtriser la tempête que provoqua sa conduite! Tous
les esprits s'allièrent contre lui. Les Tosbloyes clamèrent que l'on
portait là atteinte aux droits les plus sacrés de la religion. Ils le
traitèrent de persécuteur, d'impie et s'il est des qualificatifs plus
horribles, il fut affublé de tous ceux-là”55.
L'attitude des Espagnols confrontés à une pareille situation ne saurait
différer de celle des Ayparchontes. En effet, on conçoit aisément
qu'un tel programme de réformes, qui porte atteinte aux privilèges d'une
élite et implique une restructuration complète du système sur lequel repose
la société de l'Ancien Régime, ne puisse jouir de l'assentiment de tous.
Pourtant, quels que soient les obstacles à sa mise en oeuvre, le pouvoir se
doit de l'entreprendre car c'est là le seul moyen de sauver la religion et
par là même une société décadente qui a perdu la notion des valeurs vraies.
L'étude de ces quelques discours a ainsi permis de dégager les principales
caractéristiques de la pensée religieuse véhiculée par El Censor,
une pensée qui témoigne d'une vision bien plus large que celle d'un simple
catholicisme éclairé. Plus audacieuse, plus novatrice, c'est celle d'un
groupe d'hommes qui, proches, à bien des égards, des jansénistes, prônent
le retour à une religion austère telle que la pratiquait l'Eglise
primitive. Cependant, leurs visées sont tout à la fois spirituelles et
politiques. El Censor nous dépeint ici une société idéale où le bon
chrétien est l'homme utile à la société, où Eglise et Etat oeuvrent
conjointement et harmonieusement dans le seul but de contribuer au bien
public. Ces prises de position ne sont certes pas celles de la majorité :
El Censor sait qu'il ne peut toucher là qu'une élite triée sur le
volet, mais sur laquelle il sait pouvoir compter. Aussi, lorsqu'il se
risque à attaquer, parfois avec virulence, avec pugnacité, le monde
ecclésiastique, l'un des piliers de la société de l'Ancien Régime, le
fait-il en connaissance de cause. En effet, s'il entend modeler l'opinion
publique, il se doit également de satisfaire un lectorat potentiel, de
répondre à ses attentes. Il doit donc s'y adapter et savoir, parfois, ne
pas franchir certaines limites. De ce fait, la vision qu'il nous offre de
la société ecclésiastique est certes la sienne, mais c'est aussi celle des
groupes sociaux auxquels il s'adresse et desquels dépend sa propre
subsistance. Il est donc parfaitement conscient du fait que les propos
qu'il tient ne peuvent que scandaliser une large partie du clergé, mais il
sait aussi que les thèmes qu'il aborde sont au centre de toutes les
discussions, et qu'ils trouvent écho auprès de certains ecclésiastiques
éclairés, soucieux de renouveau doctrinal et ecclésiastique, ainsi
qu'auprès des autorités civiles, qui, à bien des égards, souhaitent
accroître leur emprise sur l'Eglise. Ces ecclésiastiques, lecteurs de
journaux, ne sont pas les plus nombreux mais ils sont loin d'être
négligeables et cette réalité n'échappe nullement à El Censor
et aux publicistes en général. Leur engagement vis à vis de la
Ilustración est bien plus important que ce que l'on était en droit de
supposer. S'inscrivant parfaitement dans la lignée de ces esprits
réformateurs qui ont marqué le XVIIIème siècle,
ces ecclésiastiques avides de journaux, ne se contentent pas d'être de
simples spectateurs. Certains iront même jusqu'à prendre la plume pour se
ranger dans les rangs des publicistes, n'hésitant pas à leur tour à
dénoncer les abus d'une Eglise à laquelle ils appartiennent.
III- LES ECCLESIASTIQUES PUBLICISTES
On ne peut qu'être surpris par l'importance numérique des ecclésiastiques
qui prirent le parti de servir la presse de manière active. María Dolores
Bosch Carrera, qui s'est intéressée aux publicistes espagnols de 1737 à
1791, n'en recense pas moins de 20 sur une liste qui compte seulement 67
noms56
: 30% de ceux qui eurent alors le courage de se lancer dans une aventure
journalistique étaient donc des hommes d'Eglise, ce qui leur valut
d'occuper au sein de la « profession » le premier rang. Mais cette
prédominance n'est pas seulement quantitative. En effet, si certains de ces
auteurs ne donnèrent le jour qu'à d'obscures publications vouées à l'oubli,
d'autres contribuèrent avec brio à l'éclosion d'une presse moderne et de
qualité, poursuivant parfois leur activité jusqu'à la fin du siècle, voire
au-delà. On retrouve ainsi, parmi ce groupe de publicistes atypiques (mais
le sont-ils vraiment?) quelques unes des grandes figures du journalisme de
l'époque, telles que Cristóbal Cladera Company, rédacteur et éditeur de
El Espíritu de los mejores Diarios, Antonio Manegat, rédacteur du
Correo de los Ciegos, José Mariano Beristain, rédacteur du Diario
Pinciano, Cándido María Trigueros, chargé de la chronique théâtrale du
Diario de Madrid, Joaquín Ezquerra, fondateur et principal rédacteur du
Memorial literario, collaborateur de El Apologista Universal que
l'on doit à un religieux, Fr. Pedro Centeno.
Ces hommes, témoins et acteurs de leur temps, lecteurs et créateurs de
journaux, pour qui l'état d'ecclésiastique n'était en aucun cas
incompatible avec celui de publiciste, méritent toute notre attention. Qui
sont-ils? Quelle formation ont-ils reçue? Quel est leur profil de carrière?
Quelle conception ont-ils de la presse? Quels sont leurs motivations, leurs
objectifs? Quelle vision de la société offrent-ils à travers leurs
articles? Quelles sont leurs prises de position face aux questions
religieuses? Leurs écrits diffèrent-t-ils de ceux de leurs confrères?
Sont-ils ou non des publicistes hors normes? Comment les instances
dirigeantes, civiles et ecclésiastiques, réagissent-elles à leur activité
journalistique? Telles sont donc les questions auxquelles il conviendrait
de répondre, car établir le profil de ces publicistes, la nature et la
portée de leur oeuvre permettra de mieux connaître le public auquel ils
s'adressent et dont ils sont le reflet, de définir avec plus de précision
les relations presse / Eglise et par là même de déterminer quel fut le rôle
joué par cette dernière au sein de la Ilustración. Toutefois, la
tâche est loin d'être aisée, car nous ne disposons, pour certains d'entre
eux, que de bien peu d'informations.
1° - La presse : finalité et contenu
Cristóbal Cladera Company, à qui El Espíritu de los mejores Diarios
permit de réaliser de substantiels bénéfices, fait partie de ces très rares
privilégiés qui pouvaient alors prétendre vivre de leur plume. Ainsi,
lorsqu'en 1788, Cladera fit part au comte de Floridablanca d'un projet de
fusion entre le Mercurio histórico español et El Espíritu
de los mejores Diarios, il joignit à son dossier un état des comptes de
son journal où apparaissait un bénéfice de pas moins de 100 260 reales
vellón57.
Mais, qu'ils s'adonnent à la presse en dilettantes ou en véritables
professionnels (comme ce fut le cas de Cladera) ces ecclésiastiques
s'inscrivent parfaitement dans la lignée de cette nouvelle génération de
publicistes passionnés qui, tout comme Cañuelo, ont enfin pris conscience
du pouvoir inhérent à la presse. Voir, informer, éduquer, créer et modeler
l'opinion publique, tels sont les objectifs qu'ils se sont fixés et qu'ils
espèrent bien atteindre à travers cet extraordinaire instrument de contrôle
et de pression qu'est le périodique. Ainsi, à l'instar de leurs confrères
laïques, ils souhaitent contribuer de manière active à la diffusion des
Lumières qui seule permettra de tirer l'Espagne de l'état léthargique où
elle se trouve. Ils restent donc fidèles au topique d'une presse utilitaire
qui, mise au service de la nation, apparaît comme une arme privilégiée dans
la lutte contre les abus et les erreurs. En effet, peut-on rêver instrument
de pression plus efficace que ce périodique fourre-tout, ouvert à tous les
genres et à toutes les thématiques qui, de par sa richesse, sa diversité,
permet d'accéder à une tranche de public jusque là inaccessible, le peuple.
La presse apparaît donc et, ceux qui en sont les artisans l'ont
parfaitement compris, comme le moyen de faire reculer les frontières d'une
ignorance tentaculaire et dévastatrice qui freine inexorablement l'essor de
l'Espagne. L'utilitarisme, qui conditionne les orientations des
publications de la fin du siècle, a donc pour corrélatif obligatoire la
vulgarisation et les journaux que l'on doit à la plume de clercs ne
dérogent pas à cette règle d'or. Ainsi, le Correo de los Ciegos,
dans son premier numéro, annonce clairement que « l'objet de ce Courrier
est de susciter le goût généralisé de la lecture parmi toutes les classes
du Royaume... »58
« Nous croyons -poursuivent les rédacteurs- que nous rendrons un
grand service à la patrie si nous réalisons ce projet, et nous en serons
comblés. Notre idée consiste donc à présenter alternativement quelques
traits propres à l'Histoire, à l'Economie, à la Politique et à la Morale,
et à reproduire sous diverses formes les nouveautés et les choses
les plus utiles que peuvent annoncer les diverses feuilles publiques
d'Espagne, ainsi que celles que nous pourrons nous-mêmes recueillir et qui
auront trait, non seulement à l'Espagne, mais aussi aux Nations étrangères »59.
Par ailleurs, le journal, qui se veut éclectique, s'engage à publier tous
les articles qui lui seront adressés dans la mesure où ils observeront « la
modération, le respect et la décence dus à la Religion, au Roi et aux Lois »60.
Enfin, le périodique est présenté comme le dispensateur d'un savoir
condamné à l'oubli, ou, dans le meilleur des cas, réservé à un cercle des
plus réduits. En effet, nous dit le rédacteur du Correo :
« Qui ne voit pas que de nombreuses
productions appréciables et dignes d'être publiées du fait de leur
originalité, leur qualité rare, leur utilité et leurs avantages, ne
circulent que l'espace de quelques jours et parmi un nombre infime de
personnes proches de celui qui les a produites pour, ensuite, sombrer dans
l'oubli quand elles n'expirent pas avant même d'avoir vu le jour? Par
conséquent, faciliter leur publication peut être fort utile au Public »61.
On retrouve donc, dans cette présentation
des objectifs du journal, que le rédacteur a voulu concise (il s'agit d'un
simple « avertissement au public » et non d'un prologue), tous les
ingrédients propres à une « presse éclairée », à savoir : le patriotisme,
le pragmatisme, la vulgarisation, l'éclectisme et la recherche d'un public
diversifié. C'est ainsi que, se désintéressant des nouvelles politiques et
de la petite actualité quotidienne, terrain réservé à des publications
telles que la Gaceta ou le Diario de Madrid, le Correo de
los Ciegos offre à ses lecteurs des articles de vulgarisation et
d'information. El Espíritu de los mejores Diarios que se publican en
Europa, l'un des plus beaux fleurons de la presse éclairée, journal
ouvert sur le monde extérieur et fervent partisan du progrès, a pour but de
faire connaître aux Espagnols les savoirs développés en Europe. Il accorde
également une part importante à la divulgation tant scientifique que
littéraire. Mais ce dernier domaine est tout particulièrement l'apanage du
Memorial literario, illustre représentant d'une presse à dominante
littéraire. Cependant, tout comme ses confrères, il embrasse une large
thématique et s'intéresse à toutes les nouveautés qui marquent la vie
artistique, scientifique, juridique et religieuse du pays.
2°) Divergences dans le traitement de la critique
sociale
Si les rédacteurs des journaux que nous venons d'évoquer ont une approche
similaire de la presse, il n'en demeure pas moins qu'ils ont su donner à
leurs publications respectives un cachet qui leur est propre et qui
témoigne, en grande partie, d'une conception plus ou moins audacieuse de ce
qu'est et doit être la Ilustración. En effet, il semble difficile de
mettre sur un plan d'égalité des périodiques tels que le Memorial
literario et, par exemple, El Espíritu de los mejores Diarios...
car leurs prises de position divergent, ou du moins n'atteignent pas le
même degré d'acuité, à l'heure d'aborder les thèmes, parfois brûlants, de
la critique sociale. Si leurs rédacteurs, Joaquín Ezquerra et Cristóbal
Cladera Capmany, sont tous deux d'âpres défenseurs des Lumières, s'ils
s'inscrivent dans la lignée des publicistes réformateurs, ils ne se sont en
aucun cas fixés les mêmes limites.
Le Memorial literario offre, effectivement, un accueil des plus
favorables aux nouvelles formes de pensée qui pénètrent en Espagne; mais il
demeure attaché à la tradition dans ce qu'elle a de positif. Parfait
exemple d'une presse certes éclairée, mais résolument modérée et prudente,
ce journal est conçu par et pour des hommes à cheval sur deux époques,
soucieux de venir en aide à un pays qu'ils sentent malade, et ce au moyen
d'une médecine douce. Par leur action, ils souhaitent modifier l'ordre
social établi, mais en aucune façon le détruire : le changement, ils l'ont
compris, est nécessaire, indispensable; ils sont donc prêts, non sans
quelque appréhension, à l'entreprendre, mais il ne doit pas être brutal.
Adoptant un discours à bien des égards proche de celui tenu par le pouvoir,
ils sont partisans d'une réforme, d'une évolution graduelle et non d'une
révolution, comme ce fut le cas en France. Le succès remporté par ce
journal, qui vivra près d'un quart de siècle (il est publié de 1784 à 1808)
et jouit d'un nombre appréciable de souscripteurs, nous montre que cette
position modérée, que défend Joaquín Ezquerra, est celle de bien des
intellectuels de l'époque. Cette attitude en demi-teinte traduit, en fait,
toutes les hésitations, toutes les contradictions de ces hommes qui,
conscients de vivre un moment historique, désirent aller de l'avant, tout
en craignant d'aller trop loin, souhaitant et rejetant, tout à la fois, un
changement qu'ils savent inévitable. Cette modération, propre à bien des
esprits éclairés et que le Memorial literario a adoptée, n'est
cependant pas la seule attitude qui soit de mise face à la Ilustración.
C'est ainsi que El Espíritu de los mejores Diarios..., en revanche,
sait lui se montrer plus mordant. Imprégné d'un certain libéralisme, il
adopte, lorsqu'il aborde les problèmes sociaux et politiques, des prises de
position plus audacieuses et plus risquées. Il en va de même pour le
Correo de los Ciegos. Porte-parole des secteurs les plus éclairés, ce
journal virulent, représentant par excellence d'une presse critique,
n'hésite pas à aborder des sujets d'actualité délicats, allant jusqu'à
remettre en question les structures économiques, politiques et sociales de
l'Ancien Régime. Quant à l'insolent El Apologista universal de Pedro
Centeno, renonçant aux visées didactiques, communes à ses confrères,
son rôle, comme le souligne Paul-J. Guinard, « est d'attaquer et de
défendre »62.
Ces publications, qui affichent une position plus avancée dans le domaine
philosophique et politique, se distinguent de la plupart des journaux par
leur hardiesse. Cependant, leurs auteurs, placés sous le double joug de la
censure gouvernementale et de l'autocensure (car conscients des risques
encourus par ceux qui osent aller jusqu'au bout de leurs convictions)
n'osent qu'à demi. Leurs écrits, en effet, ne sauraient avoir la même
portée, la même agressivité que ceux de El Censor. Les propos tenus
dans le Correo de los Ciegos, par celui que l'on peut supposer être
son rédacteur, témoignent d'ailleurs de la profonde admiration et du
respect portés, par beaucoup, à un homme, Cañuelo, qui fait figure de
modèle :
« Monsieur, le Censeur. Cher Monsieur :
j'avoue que, dès les premiers Discours par lesquels vous vous êtes fait
connaître du public, j'ai reconnu en vous l'un de ces élus de Dieu destinés
à organiser, à préparer une révolution des idées, utile au genre humain et
par laquelle la divine providence, après plusieurs siècles, s'apitoie et
tire de l'erreur les malheureux hommes. Vous êtes doté d'une grande
philosophie et d'une grande force d'âme pour avoir osé prononcer des
vérités qui ne furent pas impunément dites, sur notre malheureux sol,
depuis au moins trois siècles »63.
A travers ce discours, l'auteur,
porte-parole de bon nombre de ses confrères, exprime ses ambitions, son
enthousiasme, mais aussi ses craintes et ses espoirs déçus, laissant
transparaître toute la détresse et toute la frustration propres à ceux qui,
dans l'Espagne de la fin du XVIIIème siècle, ont
choisi de manier la plume avec audace. Ces propos sont ceux d'un homme dont
l'intime conviction est que le publiciste est appelé, inéluctablement, à
jouer un rôle primordial au sein de la société. Usant de l'hyperbole, il
n'hésite pas à sacraliser celui qui n'apparaît plus comme un banal citoyen
mais comme un envoyé de Dieu destiné à servir « l'humanité ». Le publiciste
est donc investi d'une mission : de par l'influence déterminante qu'il
exerce sur l'opinion publique, il devient le principal agent des
bouleversements (politiques, économiques et sociaux) qui s'annoncent. Le
rôle qui lui incombe, en fait, est celui d'un catalyseur, voire d'un
détonateur, car l'objectif poursuivi n'est plus un simple renouveau de la
pensée, mais une véritable révolution idéologique. Pour y parvenir, il ne
saurait être question d'en venir aux armes, mais le changement auquel
aspire l'auteur de cet article doit être radical.
La tâche impartie au publiciste est donc des plus délicates et rares sont
ceux capables de la mener à bien. En effet, le publiciste, digne de ce nom,
doit avoir plusieurs cordes à son arc et briller en divers domaines.
Personnage aux multiples facettes, c'est tout d'abord sous les traits du
philosophe qu'il se présente au public : il est celui qui manie les idées.
Il est, en second lieu, celui qui les diffuse, les rend accessibles au plus
grand nombre. Homme de communication, il doit être à même d'établir et,
surtout, de maintenir le dialogue avec ses lecteurs. Il lui faut donc
susciter leur curiosité, leur intérêt, par le choix d'un langage et d'une
thématique appropriés, ce qui implique une connaissance précise des besoins
et des limites du public. C'est à cette seule condition qu'il parviendra à
captiver suffisamment son auditoire pour le pousser à acheter une presse
qui demeure un bien de luxe et donc, à faire passer le message dont il est
porteur. Confronté à une opinion publique embryonnaire, à des groupes de
pression puissants et pugnaces, pour qui la presse apparaît comme une
menace, le publiciste, de par un courage et une détermination parfois
suicidaires, fait figure de « Don Quichotte du monde philosophique »64,
« de martyr de la raison »65.
Résolu à faire triompher la vérité coûte que coûte, prêt à sacrifier, de ce
fait, son bien-être, voire sa sécurité, au profit de la nation, le
publiciste, selon ce portrait idéalisé, est proche du héros. Cependant,
rares sont ceux qui osent s'engager sur un tel chemin de croix. El Censor
fait assurément partie de ceux-là, ce qui lui vaut d'être admiré et envié
par ceux de ses confrères qui tiennent en une même estime la presse.
L'audace, certes intermittente, de périodiques tels que El Correo de los
Ciegos, El Espíritu de los mejores Diarios, ou encore El
Apologista universal montre que le sacrifice de leur illustre devancier
n'a pas été vain. S'ils ne survivent pas à l'édit promulgué par le comte de
Floridablanca, le 24 février 1791, leur succès témoigne néanmoins de
l'émergence d'une presse critique, obéissant à des critères professionnels,
et de son acceptation auprès d'un lectorat croissant : résultat auquel les
publicistes ecclésiastiques ont contribué de manière active.
3) Pratique d'un journalisme rigoureux et novateur
Ces publicistes ecclésiastiques, s'érigent donc en véritables
professionnels de la presse. Conscients de l'impact que peut avoir sur les
masses ce nouveau moyen d'expression qu'est le périodique, ils en
maîtrisent parfaitement les mécanismes. Confrontés aux mêmes problèmes, mus
par les mêmes ambitions et les mêmes espoirs que leurs confrères civils, à
qui ils n'ont décidément rien à envier, ils pratiquent, à leur instar, le
journalisme avec enthousiasme, talent et sérieux. Sachant se montrer
audacieux, ils n'hésitent pas davantage à aborder les questions brûlantes
sur lesquelles les esprits ont tôt fait de s'enflammer, détruisant ainsi
l'image stéréotypée d'un clergé sclérosé et réactionnaire. Prenant fait et
cause pour les partisans des Lumières, défendant parfois les idées les plus
avancées, ils entendent bien contribuer à la diffusion de l'idéologie
éclairée et ce le plus largement possible. Pour eux, la Ilustración
ne doit, ni être le seul fait d'une élite, ni se limiter à la seule
capitale. Elle doit, pour se révéler efficace, toucher la société toute
entière et s'étendre à l'ensemble du territoire. La presse, principal
vecteur de la pensée éclairée, doit donc s'ouvrir à la province non
seulement par la diffusion des journaux de la capitale, mais aussi et
surtout par la création de journaux provinciaux. Ceux-ci, cependant, ne
doivent en aucun cas se contenter d'être de pâles imitations de leurs
aînés. En effet, destinés à un public spécifique, leur réussite dépend de
leur capacité à se forger une identité propre, de leur aptitude à offrir à
ce nouveau type de lecteurs une information et un savoir applicables à une
réalité régionale, voire locale. Le projet est ambitieux, novateur, et le
pari risqué. D'ailleurs, rares sont ceux à s'être lancés dans une telle
entreprise avec succès. En effet, si créer un journal relève généralement
de l'exploit, les difficultés auxquelles est confronté le publiciste sont
décuplées en province où le public est indéniablement moins bien préparé à
accueillir la presse. Les publicistes ecclésiastiques ne se sont pas
laissés rebuter par cette réalité, loin de là. N'hésitant pas à sortir des
sentiers battus, s'érigeant en précurseurs de par leurs audaces, certains
d'entre eux se sont tournés vers la province; d'aucuns avec bonheur,
d'autres (les plus nombreux) courant à l'échec. Parmi ces derniers figure
Manuel Pardo de Andrade66
qui, après une première tentative avortée, allait devenir avec la Guerre
d'Indépendance l'un des journalistes les plus réputés et les plus véhéments
de son époque.
Prêtre à La Corogne, il sollicite, le 13 décembre 1797, une licence afin
d'y publier un périodique intitulé El Curioso Herculino67.
Pour cet homme, qui est persuadé que presse et progrès sont intimement liés
et qui, par ailleurs, jouit déjà d'une expérience journalistique (il écrit
dans le Diario de Madrid sous le pseudonyme de León de Parma), la
création d'un journal en Galice est une nécessité, car c'est, pense-t-il,
le moyen idéal pour une région aux multiples ressources, de s'ouvrir plus
amplement à la culture, à un savoir technique, et donc, de connaître le
développement qu'elle mérite. Bien que la citation puisse paraître un peu
longue, il nous a semblé nécessaire de reproduire ici sa demande car il y
rend compte des raisons qui l'ont poussé à vouloir créer un périodique :
« la Galice est de par sa structure, sa
variété, son climat, ses eaux, ses mines et ses vergers et, enfin, de par
la place privilégiée qu'elle occupe sur le globe et au sein de la
Péninsule, susceptible de bien des progrès dans les domaines de
l'agriculture, des arts, du commerce et des sciences; les journaux de par
leur objet, leur faible coût et leur facile lecture, sont un puissant moyen
d'y contribuer; ses habitants ne peuvent pas, généralement, tirer profit
des notions de physique appliquées à l'agriculture et de chimie que
diffusent les journaux des autres provinces, compte tenu de la diversité
des climats, des structures et des produits, des esprits aussi; les
souscriptions sont coûteuses; les différentes Provinces sont dominées par
des vices divers tels que le goût de la chicane, en Galice, ou de
l'oisiveté, en Andalousie; soucieux de ne pas voir cette Province, digne de
la plus haute considération, souffrir d'un retard considérable, du fait du
manque d'un journal nécessaire, et afin que, de manière générale, les
Espagnols puissent exercer leurs talents et que Sa Majesté puisse, comme
dans un précieux jardin, cueillir et choisir les plus belles fleurs pour
les ranger parmi les trésors de la nation, nous avons décidé de présenter
notre demande à Sa Majesté, pensant qu'elle donnerait sa royale approbation
à la parution, avec les moyens et privilèges nécessaires à cet effet, dans
la ville de La Corogne, d'un journal hebdomadaire qui s'intitulerait par
allusion au célèbre Phare, ou Tour d'Hercule, monument singulier et de
grande réputation de l'antiquité de ce Peuple, le Curioso Herculino... »68
Ce périodique présenterait cinq parties.
La première serait consacrée à l'érudition et à la morale. Elle aurait pour
objet « la Religion, la civilité et la culture de l'homme, en commençant
par l'éducation »69.
La deuxième offrirait des informations ayant trait à l'agriculture et à
l'artisanat. La troisième développerait les questions en rapport avec la
géographie et le commerce de la région. La quatrième serait réservée à la
poésie, dite morale, et aux anecdotes. Enfin, la dernière rubrique
renfermerait des informations de types divers telles que l'entrée et la
sortie des navires, la nature de leur cargaison, le prix des grains,
l'ouverture de nouveaux commerces, l'annonce des ventes, des loyers, les
offres de service ...
On retrouve ainsi, chez ce prêtre, une conception de la presse fort
semblable à celle de ses confrères madrilènes. Mais, dans une société où la
capitale apparaît comme le principal foyer culturel de l'époque, comme le
haut lieu de la presse, cette conception est enrichie par une volonté
affirmée de rompre l'isolement dont souffre la province, en accroissant la
base géographique de la vie intellectuelle espagnole. L'amélioration du
réseau de diffusion, lancée à la fin du règne de Charles III, a porté ses
fruits; le développement du système des souscriptions, adopté par bon
nombre de journaux, connaît alors un franc succès et la circulation des
idées n'en est rendue que plus facile. Cependant, il reste encore beaucoup
à faire en ce domaine. Manuel de Pardo y Andrade en est parfaitement
conscient et il le fait savoir.
Par ailleurs, adoptant une approche utilitariste de la presse, il estime
que le journal ne doit pas être un simple objet de réflexion ou
d'érudition, mais un outil et un moyen d'information pratique. Son projet
vise donc à pallier une carence patente : l'inexistence de périodiques à
même de séduire un public de province différent, en bien des points, de
celui de la capitale. Il s'érige ainsi en défenseur d'une presse
provinciale spécialisée et spécifique qui, adaptée aux besoins d'une
région, dispense un savoir pratique et favorise la connaissance de
techniques nouvelles en divers domaines (médecine, science, agriculture,
commerce,...)
Sans que les motifs de la décision prise soient avancés, Manuel de Pardo y
Andrade se vit refuser la licence qu'il sollicitait et El curioso
Herculino ne vit jamais le jour. Cependant, ce projet, bien qu'avorté,
n'est pas dénué d'intérêt. Il témoigne, en effet, de l'émergence d'une
nouvelle forme de presse qui, en passe de parvenir à maturité, s'ouvre à de
nouveaux horizons et affirme pleinement sa dimension sociale. Il est
d'autant plus significatif et d'autant plus important qu'il émane d'un
ecclésiastique.
Indubitablement, le fait que bon nombre d'ecclésiastiques se soient
consacrés au journalisme ne recueillit pas l'assentiment général. Loin s'en
faut. Ainsi, plusieurs de ces publicistes issus des rangs de l'Eglise
essuyèrent de violentes attaques de la part, notamment, des secteurs les
plus conservateurs du clergé et de l'Inquisition. Pour ne citer que
quelques exemples, le célèbre Diario Pinciano, que l'on doit
à la plume de José Mariano Beristain, fit l'objet de multiples pressions et
connut de ce fait une vie quelque peu éphémère : il ne parut que de février
1787 à juin 178870.
Comme se plut à le souligner le Père Labago, qui comptait parmi les
opposants de Beristain, le Diario Pinciano est un périodique « impertinent,
inconséquent et [surtout] impropre d'un Ecclésiastique »71.
Mais le cas le plus frappant est sans doute celui de Fr. Pedro Centeno,
moine augustin et rédacteur de 1786 à 1788 de El Apologista Universal,
journal incisif, proche parent de El Censor, dont il se réclamait.
Ce virulent religieux, aux idées jugées trop avancées, eut en effet de
graves démêlés avec le Saint-Office. Accusé notamment d'athéisme et
suspecté d'hérésie, vilipendé par ses coreligionnaires qui voyaient en lui
un traître de la pire espèce, il finit ses jours dans la réclusion et
sombra dans la folie72.
Bien évidemment, tous ceux qui, issus des rangs du clergé, choisirent de
mettre leur plume au service de la presse éclairée ne connurent pas un
destin aussi tragique que celui de Fr. Pedro Centeno. Mais tout porte à
croire que leur double condition d'ecclésiastiques et de publicistes les
plaça parfois dans une position bien plus inconfortable que celle de leurs
confrères laïcs. Comment aurait-on pu leur pardonner de critiquer dans
leurs écrits un système auquel eux-mêmes appartenaient? En fait,
l'existence de ces journalistes qui peuvent paraître de prime abord
atypiques et les virulentes attaques dont ils furent bien souvent l'objet,
nous invitent à remettre en question l'image stéréotypée d'un clergé
composé uniquement d'ignorants. L'importance du nombre des ecclésiastiques,
voire leur prédominance, parmi les souscripteurs des journaux de la fin de
l'Ancien régime nous prouve que cette vision, qui était celle des
Philosophes français et de leurs épigones espagnols est pour le moins
inexacte. L'intérêt que des hommes d'Eglise issus de tous bords, y compris
des rangs de l'Inquisition, portèrent -en tant que lecteurs, voire en tant
qu'auteurs- à une presse éclairée qui fit la part belle à la critique
religieuse et permit à l'anticléricalisme de s'exprimer, ne laisse aucun
doute à ce sujet.
Notes
1
LARRIBA, Elisabel, Le Public de la presse en Espagne à la fin du XVIIIe
siècle (1781-1808), Paris, Honoré Champion, 1998, troisième partie,
chapitre II, « Le Clergé », p. 247-304.
2
LARRIBA (Elisabel) y DUFOUR (Gérard), El Semanario de Agricultura y
Artes dirigido a los párrocos (1797-1808). Antología, Valladolid,
Ámbito, 1997, « Introducción », p. 51-58.
3
LARRIBA, Elisabel, « Inquisidores lectores de prensa ilustrada », in
Coloquio internacional. El mundo hispánico en el Siglo de las Luces -
Salamanca 9-10-11 junio de 1994, Madrid, Editorial Complutense, 1996,
p. 817-829. Voir également Le Public de la presse…, op. cit.
Cf. dans les chapitres I (« Les cas particuliers) et V (« Les
institutions ») de la Deuxième partie : « Les Inquisiteurs Généraux » (p.
130-132) et « Un autre paradoxe : les ordres monastiques » (p. 217-221).
4
LARRIBA, Elisabel, “Contribution du clergé à la rédaction du Semanario
de Agricultura y Artes dirigido a los Párrocos”, in L'Espagne du
XVIIIe siècle. Economie, société, idéologie,
culture. Actes des journées d'étude sur «Ville et campagne» et Cartas
marruecas des 5 et 6 décembre 1997. Sous la direction de Jacques
Soubeyroux, Saint-Etienne, Publications de l'Université de Saint-Etienne,
1997, p. 217-233.
5
GUINARD, Paul-J., « José Mariano Beristain y la Inquisición », in
Iberica I, Cahiers Ibériques et Ibéro-américains de l'Université de Paris
Sorbonne, Paris, 1977, p. 155-171.
6
LARRIBA, Elisabel, « Un Publiciste poursuivi par l'Inquisition : Fr. Pedro
Centeno, de l'ordre de Saint Augustin », in Mélanges offerts au
Professeur Guy Mercadier, Aix-en-Provence, Publications de l'Université
de Provence, 1998, p. 301-312 ; « El destino trágico de Fray Pedro Centeno.
Impía persecución contra un periodista ilustrado », in Historia 16,
n° 242, juin 1996, p. 77-82.
7
LARRIBA (Elisabel) y DUFOUR (Gérard), El Semanario de Agricultura y
Artes… Antología, op. cit. Cf. « Introducción », p. 23-25.
8
DUFOUR, Gérard, « Andanzas y muerte de Luis Gutiérrez, autor de Cornelia
Bororquia », in Caligrama, Revista peninsular de Filología, n° 2
(1987), p. 57-96 et son introduction à l'édition de Cornelia Bororquia o
la Víctima de la Inquisición, Alicante, Instituto de Cultura Juan
Gil-Albert, 1987, p. 24-32. Nous reviendrons sur ce personnage infra,
« Chapitre II ».
9
El Argonauta español..., Cadix, Imprenta de Antonio Murguía, 1791, n°
17, p. 131. « Dejemos esa materia, porque podría deslizarme
casualmente » : voilà ce que répondit l'Argonauta español à un
philosophe rencontré sur la lune alors que ce dernier l'invitait à parler
religion. Nous avons étudié l'article dont est tirée cette citation dans :
« La utopía lunar del Argonauta español, periódico gaditano de la
Ilustración », in Cuadernos de Ilustración y Romanticismo. Revista del
grupo de Estudios del siglo XVIII, Cadix, Publicaciones de la
Universidad de Cádiz, n° 8 (2000), p. 153-166.
10
LARRIBA, Elisabel, « Sebastián Martínez y Pérez versus Pedro Sánchez
Manuel Bernal o la lucha de un ilustrado gaditano contra el Santo Oficio »,
in Trienio. Ilustración y Liberalismo. Revista de Historia, Madrid,
n° 34 (novembre 1999), p. 5-29 p.
11
Cité par BAGGE, Dominique, Les Idées politiques en France sous la
Restauration. Préface de B. Mirkine-Guetzévitch et M. Prelot, Paris,
1952, p. 316.
12
CHASLES, Philarète, Voyage d'un critique à travers la vie et les livres,
2ème édition, Paris, Didier, 1869, p. 45.
13
APPOLIS, Emile, Les Jansénistes espagnols, Bordeaux, Sobodi,
1966. DEFOURNEAUX, Marcelin, « Jansénisme et régalisme dans
l'Espagne du XVIIIème siècle », in Caravelle,
Toulouse, Institut d'Etudes hispano-américaines et luso-brésiliennes,
Université de Toulouse, n° 1 (1968), p. 163-179; SAUGNIEUX, Joël, Un
Prélat éclairé : Don Antonio Tavira y Almazán (1737-1807). Contribution à
l'étude du jansénisme espagnol, Toulouse, France-Ibérie Recherche,
1970; Le Jansénisme espagnol du XVIIIe, ses composantes et ses sources,
Oviedo, Cátedra Feijoo Facultad de Filosofía y Letras de la Universidad
de Oviedo, 1975; Les jansénistes et le renouveau de la prédication dans
l'Espagne de la seconde moitié du XVIIIe siècle, Lyon, Presses
Universitaires de Lyon, 1976; Foi et Lumières dans l'Espagne du XVIIIesiècle,
Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1985; TOMSICH, María Giovanna, El
jansenismo en España. Estudio sobre las ideas religiosas en la secunda
mitad del siglo XVIII, Madrid, Siglo XXI España, 1ère
édition 1972.
14
GUINARD, Paul-J., La Presse espagnole de 1737 à 1791. Formation et
signification d'un genre, Paris, Centre de Recherches Hispaniques,
1973. Voir le chapitre VI de la troisième partie, p. 429-439 : « Les thèmes
de la critique religieuse ».
15
Nous ne nous attacherons pas ici à donner une définition de ces différentes
familles. Ce serait nous lancer dans de bien longues digressions, au
demeurant du plus grand intérêt, mais ici, injustifiées. La complexité de
ces différents courants de pensée qui bien souvent se recoupent, qui
puisent leur unité dans leur diversité, dans leurs contradictions, rend
d'ailleurs la tâche bien malaisée. Ceux qui s'y sont essayés n'ont pu que
le constater. Comme le souligne Saugnieux en parlant du jansénisme,
celui-ci n'offre pas un véritable corps de doctrine précis et cohérent. Il
existe seulement des attitudes générales de pensée. Tout étiquetage devient
dès lors périlleux.
16
LA PARRA LOPEZ, Emilio, El primer liberalismo y la Iglesia,
Alicante, Instituto de Estudios juan Gil-Albert, 1985. Cité par LEON
NAVARRO, Vicente : « Regalismo y reforma de la Iglesia. Una aproximación al
caso valenciano », in Iglesia, Sociedad y Estado en España e Italia,
Alicante, Instituto Juan Gil Albert, 1991, p. 310.
17
VIÑAO FRAGO, Antonio, Política y educación en los orígenes de la España
contemporánea. Examen especial de sus relaciones en la enseñanza secundaria,
Madrid, Siglo XXI editores, 1982, p. 11.
18
EGIDO, Teófanes, « La religiosidad de los españoles (siglo XVIII) », in
Coloquio Internacional. Carlos III y su siglo. Actas, Madrid,
Universidad Complutense, Departamento de Historia Moderna, 1990, Tome I, p.
778 : « La omnipresencia de lo sagrado en aquella sociedad se evidencia
en la percepción, en primer lugar, del espacio en que se mueve : un espacio
dominado por los mediadores eclesiásticos, por los símbolos de la realidad
sobrenatural que dan nombre a las calles, a las plazas, que dirigen los
movimientos humanos en sus desplazamientos internos ».
19
Voir SAUGNIEUX, Joël, Foi et Lumières..., op. cit., chapitre I, p.
9-25.
20
Voir SARRAILH, Jean, La España ilustrada de la segunda mitad del siglo
XVIII, Madrid, Fondo de cultura económica, 1985, p. 653-656.
21
DESDEVISES DU DEZERT, Georges, La España del Antiguo Régimen, Trad.
de Arturo Lorenzo González, Madrid, Fundación Universitaria Española, 1989,
p. 47. Voir en particulier, dans le chapitre II (« El clero »), les pages
46 à 52 qui sont exclusivement consacrées aux rentes du clergé.
22
CANGA ARGUELLES, José, Diccionario de Hacienda con aplicaciones à
España, V° Catastro. Clero de España, Madrid, Calero y Portocarrero,
1833-1834. Cité par DESDEVISES DU DEZERT, Georges, La España del Antiguo
Régimen, La España del Antiguo Régimen, op. cit., p. 47.
23
Sur ce sujet voir : HERMANN, Christian, « Les revenus des évêques espagnols
au dix-huitième siècle (1650-1830) », in Mélanges de la Casa de Velázquez,
Tome X, Paris, Edition E. de Brocard, 1974, p. 169 - 201; BARRIO GOZALO,
Maximiliano, « Perfil socio-económico de una élite de poder : Los obispos
de Castilla la Vieja, 1640-1840 », in Anthologica Annua,
Rome, Instituto español de Historia eclesiástica, n° 28-29 (1981-1982), p.
71-138.
24
SARRAILH, Jean, La España ilustrada..., op. cit., p.
630-632.
25
DUFOUR, Gérard, El clero y el sexto mandamiento (La confesión en
el siglo XVIII), Valladolid, Ámbito, 1996.
26
En 1787 l'Espagne compte 40 ordres de religieux, 20 ordres de religieuses
regroupant 37 550 profès et 33 630 professes. Voir El Censo español
ejecutado de orden del Rey comunicada por el excelentísimo Señor Conde de
Floridablanca, Primer Secretario de Estado y del Despacho, Madrid, 1787
[Edition en fac-similé, Madrid, I.N.E, 1981].
27
SAUGNIEUX, Joël, Foi et Lumières dans l'Espagne du XVIIIesiècle,
op. cit., p. 10.
28
El Censor, tome I, n° XXIII (1781), p. 349-350: « Las impiedades,
que en estos últimos siglos se han visto sembradas en muchas Obras,
causaron tal consternación, conmovieron de tal suerte á algunos hombres
piadosos, pero demasiadamente aprehensivos, e hicieron a muchos de ellos
tan suspicaces, que ya no hubo libro nuevo que lograse alguna reputación,
al cual no fuesen, por decirlo así, a caza de ellas, y en el cual no
creyesen descubrir algunas ».
29
Ibid., p. 355 : « ...muchos luego que oyen una proposición, que les
disuena, o tal vez sólo porque es nueva a sus oídos, faltos como están de
instrucción en estas materias, la califican sin más, ni más de herética, y
sin saber si lo es, o no. Vese ésto todos los días ».
30
Ibid., p. 361 : « ...dispútese de Medicina, de Poesía, de Música,
aunque sea de hacer zapatos, no importa. No está uno seguro de no decir
palabra delante de ciertas personas, que no se oponga derechamente a la
decisión de un Pontífice, o de un Concilio ».
31
Ibid., tome V, n° CI, (1786), p. 620-621 : « Basta que se piense en
que se piensa propalarla para que se le persiga, y haga callar aun antes de
abrir la boca ».
32
Ibid., p. 622: « como si no fuese lícito por consiguiente a
cualquier hombre disiparle, aniquilarle, donde quiera que lo encuentre,
bien fuese entre el mismo Altar y el Sacerdote... »
33
Ibid., tome V, n° XCIV (1786), p. 482-483 : « El título que me he
tomado anuncia desde luego un hombre poco contemplativo, y que hace
profesión no de favorecer errores, sino de combatirlos con todas sus
fuerzas, y decir verdades por ásperas y desagradables que sean, como sean
útiles. Y ciertamente ninguna lo es más que ésta; pues no de otro
principio, que de su ignorancia, proviene este olvido general, esta
indolencia en el cumplimiento de las obligaciones más esenciales. Así que,
aunque es sin duda una de las más duras y más amargas, es menester decirla,
y decirla no al oído, sino a voces, que sean capaces de despertarnos del
profundo y peligroso letargo en que yacemos ».
34
El Censor, tome V, n° 94 (1786), p. 483-484 : « Sí señores; si el
Cristianismo no se reduce a puras exterioridades, si no consiste en más que
la observancia de algunas prácticas piadosas, en la suntuosidad de los
Templos, en el número y riqueza de los Ministros; en una palabra, en la
exactitud, aparato, y magnificencia del culto externo; no tiene duda, en
ninguna parte florece como entre nosotros. Mas si la verdadera Religión no
se contenta con estas cosas; si lejos de contentarse las abomina, y las
reputa por estiércol impuro, cuando no las acompaña la observancia de
aquellas leyes que la razón impone, y ella confirma; si allí florece, no en
donde hay mayor número de hombres, que se dicen Cristianos, sino en donde
es mayor el de los que observan el Cristianismo;¡oh cuán pequeño fundamento
tiene nuestra jactancia! »
35
Ibid., tome I, n° IV (1781), p. 65: « Ni los fríos, ni las lluvias,
ni las nieves del invierno, ni los calores, y soles picantes del verano, se
verifica jamás que le prohíban tomar el coche, para ir a oír una Misa todos
los días,... »
36
Ibid., tome V, n° C (1786), p. 590-591: « Todo me confirma en la
sospecha que ha manifestado Vm. en aquel Discurso: todo me inclina a creer,
que bien lejos de conservarse aquí el Cristianismo en toda su pureza, no
puede hallarse en estado más deplorable. (...) me parece que nuestra
Religión es una Religión de Teatro, y que somos Cristianos en el mismo
sentido en que nuestros Representantes son Alejandro, Semiramis, &c. en
nuestras Comedias ».
37
Ibid., tome IV, n° LXXI (1785), p. 51-69.
38
Ibid., p. 64 : « Tiene el oro la Iglesia no para guardarle, sino
para expenderle, y socorrer a los necesitados ».
39
Ibid., tome II, n° XXIV (1781), p. 369 : « ...no quiere que en las
Fiestas más solemnes, se adorne el Templo con los muchos adornos, en que la
Hermandad tiene gastados muy buenos cuartos; ni que se ilumine el Retablo
por arriba; ni que se cuelguen arañas de él; ni que se pongan más de no sé
yo cuantas luces en las solemnidades principales; y otras cosas a este
tenor, que vienen a ser en una palabra, lo mismo que no querer que haya
Culto Divino en la Iglesia ».
40
Ibid., tome II, discours n° XLVI (1781) et tome VII, discours CXLVI,
CXLVII, CXLVIII (1787).
41
Ibid, tome II, n° XLVI (1781), p. 729-730 : « Apenas, vuelvo a
decirlo, oigo un sermón sin una invectiva contra las máximas del siglo
ilustrado, contra la erudición a la moda, contra los Filósofos del tiempo;
que es decir contra el ateísmo, y los ateístas, la incredulidad, y los
incrédulos. Mas no me acuerdo, de haber oído jamás en el Púlpito una sola
palabra contra la superstición. Con todo, la superstición es un delito
contra la Religión, igualmente contra la incredulidad, un vicio, que
reduciéndola a meras exterioridades, y apariencias la enerva, la destruye,
y la aniquila con tanta más facilidad, cuanto hiere más la imaginación,
tiene un acceso más fácil en los ánimos, y un apoyo más seguro en la
ignorancia, y en la propensión de los más de los hombres a lo maravilloso ».
42
Ibid., p. 732 : « Hay otro Vulgo que comprehende un sin número de
Mercedes, muchísimas Señorías; de pelo entero, muchas Excelencias, y aun
también otros tratamientos, que no parecía posible comprehendiese; en el
cual se hallan otras infinitas supersticiones... »
43
Ibid., p. 728-729 : « ...los que no lo son precisamente porque lo
han sido sus Padres, o porque queman a los que no lo son... »
44
Ibid., p. 729 : « ...estoy cierto, de que me creerán, y me darán las
gracias por haberme atrevido a hablar claro y libremente en unas
circunstancias tan críticas, en un tiempo en que es herejía todo lo que no
es una ciega deferencia a las opiniones más ridículas ».
45
GUINARD, Paul-J., La Presse espagnole de 1737 à 1791. Formation et
signification d'un genre, op. cit., p. 46.
46
El Censor, tome IV, n° LXXV (1785), p. 136 : « Sus funciones se
reducen únicamente a instruir, persuadir, amonestar, ofrecer los
sacrificios, y dirigir las ceremonias religiosas; y lo más a lo que se
extienden sus facultades en el caso de una resistencia pública y obstinada
a sus amonestaciones en estas materias, es a excluir de las juntas de
religión al delincuente. Pena por lo cierto la más terrible de todas para
los Ayparchontes, por la persuasión íntima en que están de que amenaza al
que la sufre, toda suerte de males después de la muerte; pero que no lleva
consigo la pérdida de ninguno de cuantos derechos competen al ciudadano ».
47
Ibid., p. 139 : « Supón tú que hubiesen derramado sobre éstos con
mano prodiga las exenciones, la autoridad, las preeminencias, las riquezas.
¿Qué sucedería? Que los hombres más mundanos, más apegados a las cosas de
la tierra, más dominados de sus pasiones, serían los que hiciesen mayores
esfuerzos para apoderarse, y se apoderarían con efecto del Santuario ».
48
Ibid., p. 140 : « El lujo, la avaricia, y toda suerte de desórdenes
se introducirían entre los que profesasen; y aquellos mismos que no con
otro fin entrasen en él que la felicidad de su espíritu, serían bien presto
corrompidos ya por el ejemplo de los demás, ya por la virtud casi
irresistible de las riquezas y la opulencia ».
49Ibid.,
p. 140 : « ¿Y cuál sería la suerte de la religión con tales ministros? ».
50
Ibid., p. 145 : « La religión en fin se redujo a vanas
exterioridades, a ceremonias frívolas, y sus más importantes verdades, o se
olvidaron, o se obscurecieron, o se redujeron a una vana teórica, perdiendo
de este modo aquel influjo que tiene naturalmente sobre la pureza de las
costumbres ».
51
Ibid., p. 146 : « Cuanto más rápidamente caminaba la religión a su
ruina, tanto más se creía floreciente ».
52
Ibid., p. 142 : « Perdido el amor y el respeto con que eran antes
mirados los Tosbloyes, conociose el efecto y no se vio, o no se quiso ver
la causa. Siendo esta sin duda la corrupción que entre ellos se había
introducido, se creyó que los corazones de los hombres se habían
endurecido. Díjose que se habían hecho insensibles a la virtud sólida;
siendo la verdad, que no había ya virtud sólida a que pudiesen ser sensibles ».
53
Ibid., p. 147 : « Vio que si las riquezas de los Tosbloyes eran
perjudiciales al Estado, lo eran infinitamente más a la religión”.
54
Ibid., p. 148-149 : « ...enriquecerlos a ellos para el socorro de
los pobres, ¿no fue lo mismo que hacer los pobres para hacer quien los
socorriese? ¿Sus riquezas no habían de tener otros poseedores, que sin
ellas estarán ahora en la miseria? Restituyámoselas pues : cuantas
necesidades socorren los Tosbloyes, haremos de esta suerte que dejen de
existir, y algunas más; y a ellos los reintegraremos en la veneración de
los pueblos, volviéndolos a la frugalidad antigua, y santidad de vida que
es consiguiente ».
55
Ibid., p. 149 : « ¡O cuánto hubo de trabajar su prudencia para
calmar la tempestad que le exitó esta conducta! Conmoviéronse contra él
todos los ánimos. Clamaron los Tosbloyes que se atropellaban los derechos
más sagrados de la religión. Apellidáronle perseguidor, impío; y si hay
otros nombres más horribles todos le fueron aplicados ».
56
BOSCH CARRERA, María Dolores, « Aproximación a los hombres del periodismo
español en el siglo XVIII », in Estudios de Historia social [Periodismo
e Ilustración en España], Madrid, n° 52-53 (1990), p. 65-72.
57
Voir A.H.N., Estado, Leg. 3014, Exp. 28. Document publié par Valera
Hervias dans : El Espíritu de los mejores Diarios - Madrid, 1787-1791,
Madrid, Hemeroteca Municipal, 1966, p. 68-69.
58
Correo de los Ciegos, tome I, n° 1, mardi 10 octobre 1786, p. 1 (a) :
« ...el objeto de este Correo es fomentar el gusto de la lectura en
todas las clases del Reino... »
59
Id. : « Creemos también que haremos un buen servicio a la Patria si
conseguimos el intento, y nos tendremos por felices. La idea pues se reduce
a presentar alternativamente algunos rasgos particulares de Historia, de
Economía, de Política y de Moral, y a reproducir bajo diverso aspecto
las novedades y cosas más útiles y curiosas que anunciaren todos los
Papeles públicos de España, y las que pudiéramos recoger por nosotros
mismos, no sólo de España, sino también de las Naciones extranjeras ».
60
Ibid., p. 1, col. b: « ...todos ellos deberán siempre guardar la
moderación, respeto y decencia debidos a la Religión, al Rey y a las Leyes ».
61
Id.: « ¿Quién no ve, que muchas producciones apreciables, y dignas
de darse a la luz pública, ya por su originalidad y rareza, ya por su
utilidad y ventajas, circulan por unos días solamente entre un cortísimo
número de personas que rodean al genio que las produce, y luego se sepultan
en el olvido, o que tal vez expiran sin llegar a salir de su cerebro? Por
consiguiente, facilitar que se publiquen puede ser muy útil al Público ».
62
GUINARD, Paul-J., La Presse espagnole de 1737 à 1791. Formation et
signification d'un genre, op. cit., p. 344.
63
Correo de los Ciegos, tome II, n° 126, samedi 5 janvier 1788 : « Señor
Censor. Muy Señor mío: confieso que desde los Primeros Discursos con que se
mostró Vm. al público me pareció Vm. uno de aquellos dichosos hombres
destinados por el Cielo para ir disponiendo y preparar una revolución en
las ideas útil al género humano; con la que suele, al cabo de los siglos,
apiadarse la divina providencia y sacar de sus errores a los desventurados
hombres. Vm. tiene mucha filosofía y grande firmeza en su alma para haberse
Vm. atrevido a pronunciar verdades que no se manifestaron impunemente en
nuestro desgraciado suelo hace a lo menos tres siglos... »
64
El Censor, tome IV, n° LXVIII (1783), p. 10 : « Sí, Señores, el
Censor es, y lo tiene a mucha honra, muy semejante a un Don Quijote del
mundo filosófico, que corre por todos sus países en demanda de las
aventuras, procurando deshacer errores de todo género, y enderezar tuertos
y sinrazones de toda especie, pertenezcan unos y otros a la materia que
pertenecieren. He aquí su manía. Intento verdaderamente loco; ya por la
cortedad de sus fuerzas, ya por la debilidad de sus armas ».
65
Ibid., tome I, n° I (1781), p. 21.
66
Sur ce personnage voir notamment : Diccionario biográfico del Trienio
Liberal, dirigido por Alberto Gil Novales, Madrid, El Museo Universal,
1991, p. 505-508 et SAURIN DE LA IGLESIA, María Rosa, Manuel Pardo de
Andrade y la crisis de la Ilustración, La Corogne, Gaesa, 1991.
67
A.H.N., Consejos, leg. 5562, exp. 102 : Document cité sans autre
mention par Francisco AGUILAR PIÑAL dans : La prensa en el siglo XVIII:
periódicos y pronósticos, Madrid, C.S.I.C., 1978.
68
Ibid. : “...como siendo Galicia por su constitución, variedad,
clima, aguas, minas y huertos y, últimamente, por el especial lugar que
ocupa en el globo, y en la Península, susceptible de muchos progresos en su
agricultura, artes, comercio, y ciencias, para cuyo beneficio son un
poderoso medio los periódicos por su objeto, poco coste, y fácil leyenda;
no pudiendo generalmente aprovecharse generalmente sus habitantes de las
nociones físicas ordenadas a la agricultura y química de los periódicos de
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