C'est avec tristesse que nous avons appris
le décès, en avril dernier, de la grande spécialiste du XVIIIème
siècle espagnol que fut Lucienne Domergue. Agrégée d'espagnol, ancien
membre scientifique de la Casa de Velázquez, elle fit sa carrière à
Toulouse-Le Mirail où, à une époque à laquelle il n'était pas d'usage de
féminiser les titres et fonctions, elle fut successivement assistant,
maître-assistant, puis professeur et professeur émérite et dirigea pendant
un temps le prestigieux Département d'Etudes hispaniques et
hispano-américaines de cette Université. N'étant pas de celles à qui les
responsabilités administratives servent de prétexte pour renoncer à la
recherche, elle publia, de 1971 à 2003, pas moins de 19 livres : 14 en
qualité d'auteur principal, et cinq en tant qu'éditeur, comme on dit
aujourd'hui. Cela, sans parler des innombrables articles qu'elle publia
dans des revues scientifiques et qu'il serait utile de rassembler dans un
seul ouvrage pour en faciliter l'utilisation par les chercheurs.
On est frappé par la variété de ses
travaux : de la chronique des fêtes dans la Gaceta de Madrid de 1700
à 1759, à l'œuvre de Juan Goytisolo, en passant par les anarchistes ou
l'exil républicain espagnol à Toulouse, Lucienne Domergue s'intéressa, avec
la même pertinence, à tous les aspects de l'histoire de l'Espagne de la
Guerre de Succession à nos jours. Mais, indubitablement, c'est dans l'étude
du siècle des Lumières qu'elle affirma le plus nettement une compétence
unanimement reconnue.
Pour entrer en recherche, Lucienne
Domergue avait commencé par un coup de maître : son ouvrage sur
Jovellanos à la société économique des Amis du Pays de Madrid (1778 1795)
qui fut l'objet de la thèse de troisième cycle qu'elle soutint en 1969 à
l'Université de Toulouse devant un jury composé des professeurs Paul
Mérimée (qui avait été son directeur de recherches) et Marcelin Défourneaux
ainsi que de M. Lucien Dupuis. Publié deux ans plus tard, en 1971,
l'ouvrage devait constituer l'un des fleurons de l'organe de diffusion dont
s'était doté l'Institut d'Etudes Hispaniques, Hispano-américaines et
Luso-brésiliennes de l'Université de Toulouse-Le Mirail : France-Ibérie
Recherche. Suivirent Les démêlés de Jovellanos avec l'Inquisition et la
Bibliothèque de l'Instituto (Oviedo, Cátedra Feijóo, 1971), Tres
calas en la censura dieciochesca (Cadalso, Rousseau, prensa periódica)
(Université de Toulouse-Le Mirail, 1981), Censure et lumières dans
l'Espagne de Charles III (Paris, C.N.R.S., 1982), Le Livre en
Espagne au temps de la Révolution française (Presses Universitaires de
Lyon, 1984), Un tratado de educación ilustrado rechazado por la censura
hacia 1780 (Salamanca, 1986), La Censure des livres en Espagne dans
l'Espagne à la fin de l'Ancien Régime, Madrid, Casa de Velázquez,
1996), Goya : des délits et des peines (Genève, Droz, 2000), La
España de la Ilustración (1700- 1833), en collaboration avec
Jean-Pierre Amalric (Barcelona, Crítica, 2001) et L'Alcade et le
malandrin : justice et société en Espagne au XVIIIe siècle, en
collaboration avec Antonio Risco (Paris, Ophrys, 2001). Elle s'intéressa
également aux répercussions de la Révolution française en Espagne,
organisant à Toulouse, avec G. Lamoine, un colloque dont les actes furent
publiés sous le titre de Après 89, la Révolution, modèle ou repoussoir
(Presses universitaires du Mirail, 1992) et publiant de nombreux articles
ou contribution à des ouvrages collectifs comme celui dirigé par Jean-René
Aymes (España y la Revolución francesa, Barcelona, Crítica, 1989).
L'histoire de la presse n'a constitué
qu'une partie de l'immense labeur de Lucienne Domergue. On retiendra
toutefois l'édition bilingue qu'elle a réalisée avec Marie Laffranque des
Cuentos de amor y otros cuentos anarquistas en 'La Revista Blanca' 1898-1905
(Presses universitaires du Mirail, 2003) et la présentation qui
accompagna ces textes. On retiendra surtout ses remarquables travaux sur la
censure de l'Ancien Régime en Espagne, travaux pionniers sans lesquels
notre connaissance de la presse espagnole du XVIIIème
siècle et de ses rapports complexes au pouvoir politique serait bien
incomplète.
El Argonauta español se devait de
saluer la mémoire de celle qui fut, pour les uns, une amie, pour d'autres,
un auteur fréquemment consulté, et pour tous, un maître.
Resquiescat in pace.
El Argonauta español